voltaire-Adolph von Menzel-Die Tafelrund

     VOUS SEMEZ,

    ILS CUEILLENT

Naissance du libéralisme,  La France ( 1 ) 

Adolph von Menzel (1815–1905). Huile sur toile de 1850, 204 × 175 cm. Anciennement à Berlin, à la Alte Nationalgalerie, brûlé pendant la guerre 39/45.

Tafelrunde in Sanssouci ("La table ronde ou tablée [du roi Frédéric II]  à Sans-souci" ( 1712–1786., roi de Prusse (1740–86), 


De gauche à droite : George Keith, Comte Marishal ; un inconnu ; Voltaire (s'adressant au roi, en bleu) ;  Friedrich von Stille ;  Le roi Frédéric II de Prusse ;  Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens ;  James Francis Edward Keith (frère du précédent); Le Comte Francesco Algarotti ; Le comte Friedrich Rudolf von Rothenburg ; Julien Offray de La Mettrie.

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« Un grand hôpital désolé »

L'historien Bronislaw Geremek estime que la pauvreté en France après 1750 touchait environ 40 % des campagnes et 60 % des villes (La potence ou la pitié, L’Europe et les pauvres du Moyen Âge à nos jours, Paris, Gallimard, 1987) .  Rien ne va plus en France nous dit Pierre Le Pesant de Boisguilbert en 1695, dans Le détail de la France, car "le plus riche royaume du monde" s'appauvrit jour après jour. Le magistrat normand pointe du doigt une cause économique. Les richesses d'Europe, nous dit le théoricien, sont le blé, le vin, le sel et la toile. Si l'agriculture a un rôle de tout premier plan ici, c'est que la Révolution industrielle n'est pas encore passée par-là et que la plupart des pays vivent presque entièrement de l'agriculture, certains domaines d'industrie étant liés à elle comme le textile,  la métallurgie et d'autres artisanats. Ce qui conduira un certain nombre de théoriciens à ne penser l'économie qu'à travers elle, comme François Quesnay (1694-1774), le chef de file des Physiocrates (voir plus bas), pour qui la terre est l'unique productrice de richesses.   

Toutes les richesses, donc, diminuent de manière alarmante, au point que Fénelon parlait du pays comme d'un "grand hôpital désolé et sans provision" (Félix Cadet, Pierre de Boisguilbert, précurseur des économistes, Paris, Guillaumin, 1870), ce que Vauban (Sébastien Le Prestre, marquis de, 1633-1707) confirme de manière plus concrète un peu plus tard, estimant qu'1/10e de la population française est indigente, tandis que 5/10e  se trouvait réduite "à très peu de choses près à cette malheureuse condition" (Vauban, projet d'une dîme royale, 1707).  En 1656, Mazarin promulgue un édit de renfermement, confirmé plus tard par Colbert, et la misère se développant à grands galops, on crée de nouveaux hôpitaux généraux à Paris : La Salpêtrière, Bicêtre et la Pitié.

 

La politique de Colbert est en échec. C'est l'augmentation des recettes de l'Etat, en écrasant en particulier les roturiers d'impôts, le développement des manufactures, mais aussi de leurs privilèges, la création de compagnies commerciales qui ne rapporteront pas grand-chose à l'Etat, ou encore la protection douanière.  Ce qui conduira à une crise de subsistance et la mort de plus d'un million et demi d'habitants en 1694, estime Cadet, qui meurent de froid, de faim ou de misère. C'est de cette terrible misère dont il est question dans le conte du Petit Poucet, que Charles Perrault écrit en 1697.  Un couple de bûcherons qui ne parviennent plus à nourrir leurs enfants et qui vont les laisser se perdre en forêt. Cela n'empêche pas la France d'être, toujours selon Boisguilbert, "plus remplie d'argent qu'elle ne la jamais été, que la magnificence et l'abondance y soit extrêmes; comme ce n'est qu'en quelques particuliers, et que la plus grande partie est dans la dernière indigence…" (Le détail de la France, Ch VII, Richesse du petit nombre et misère du grand, 1695).  

La réalité du travail, au XVIIIe siècle, collera parfaitement aux limites extrêmes de pénibilité que les gouvernements, et les puissants en général, acceptent pour la grande majorité laborieuse. La grande historienne du XVIIIe siècle, Arlette Farge a exposé à différentes reprises la condition pénible de ces travailleurs. De nombreux corps de métiers travaillaient dans des conditions épouvantables. Des ouvriers du bâtiment tombent de haut, se blessent, deviennent handicapés, beaucoup de métiers à l'air libre sont exposés au froid et aux aléas extérieurs, des travailleurs saisonniers font d'incessantes marches entre    Paris    et ses faubourgs et même la campagne pour rejoindre, parfois pour quelques heures, leurs différents lieux de travail. Les ouvriers imprimeurs ont de nombreuses confusions, foulures etc. Ceux des glaceries se coupent, leurs mains s'infectent régulièrement. Les tamiseurs de chaux ont les poumons remplis de poudre, crachent du sang par le nez ou par la bouche (Farge, 2008). On trouvera dans les Cahiers de doléances de 1789 divers témoignages de ces pénibles existences de travailleurs, de celles et ceux qui récoltent les boues, à Aubervilliers, qui serviront d'engrais en communiquant, auparavant, toutes sortes de maladies, ou la soie, à Saint-Jean de Gardonnenque,  qui épuise la santé, ou encore la vigne, devenant "infirmes et courbés avant l'âge de cinquante-cinq ans"  (Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790 : Gard" d'Edouard Bligny-Bondurand).  

 

La liste de ces malheurs est très longue et ce sont parfois les médecins mêmes qui en rendent compte, pour certains directement au roi, comme Pajot de Charmes, de la Société Royale de médecine. On constate les dégâts, on plaint les malheureux, mais qu'y peut-on, si tout cela fait partie des desseins de Dieu ?

    Paris     :  "En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, l’air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants, des charretiers, des ravaudeuses, des crieuses de tisane, et de vieux chapeaux. Tout cela me frappa d’abord à tel point, que tout ce que j’ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n’a pu détruire cette première impression, et qu’il m’en est resté toujours un secret dégoût pour l’habitation de cette capitale". 

 J-J Rousseau, Confessions  (1765-1770, publié de manière posthume en 1782)

Par ailleurs, les pauvres ne le sont pas par plaisir, bien évidemment, ce sont en grande partie des chômeurs (Roman, 2002).  

 

Aux XVIIe-XVIIIe siècles à Paris, environ 70% des mendiants sont des gens qui ont perdu un emploi quelconque, et à ce déficit de main d'œuvre, il faut ajouter des causes diverses comme l'analphabétisation ou encore le manque de tissu social, de réseaux de solidarité et d'entraide  (Roche, 1987).  La population criminelle  à Paris est fortement corrélée à  l'analphabétisation (60 %  d'illettrés), malgré des différences notables entre la capitale et la province, puisqu'à Paris, "85% des hommes et 60% des femmes sont capables de signer, moyenne nettement supérieure au reste du royaume" (Roche, 1988).

 

Malgré toutes ces difficultés, les pauvres font montre d'un dynamisme économique particulier, dans l'Ancien Régime. Laurence Fontaine, par exemple, directrice de recherche au CNRS, a montré qu'ils ont développé toutes sortes de stratégies économiques pour survivre ou améliorer leur ordinaire, malgré leurs moyens d'action limités et le poids de leurs dettes : 71 % de la population endettée dans certains villages de Castille entre 1748-1752, 60% des domestiques à Paris au début XVIIIe (L’Économie morale. Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle, 2009, Gallimard). L'historienne donne ainsi à voir toute une économie informelle où les pauvres " calculent, échangent, négocient, entreprennent, quand bien même leurs « capabilités » se trouvent contraintes" (Philippe Minard, Le crédit des pauvres, source : http://www.laviedesidees.fr/Le-credit-des-pauvres.html#nh1) et tissent avec l'économie marchande une économie des "choses banales", selon Daniel Roche (Histoire des choses banales. Naissance de la consommation dans les sociétés traditionnelles, XVIIe-XIXe siècle), distribuées en particulier par les réseaux de colportage. Pour cela les pauvres s'endettent près des prêteurs de rue, sur gages, auprès de leur famille, leurs voisins, etc.

 
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             Le siècle des Lumières 

                                          

                   

 

                  En route pour le bonheur 

 

A l'instar des penseurs de l'élite anglaise de cette deuxième moitié du XVIIIe siècles, beaucoup d'intellectuels français se dressent contre l'oppression, l'arbitraire monarchique et leur opposent la liberté, la justice, l'égalité, le bonheur pour tous, en même temps qu'ils se passionnent pour les sciences et les techniques. Le cercle de penseurs invités régulièrement chez le baron d'Holbach, d'origine allemande et naturalisé français en 1748, était composé d'une trentaine  de rédacteurs de l'Encyclopédie sur les 139 contributeurs connus et ce petit groupe était "d'une importance cruciale, car ils constituaient la majorité de ceux qui ont écrit les articles dont le dessein était de réformer les pratiques de l'Eglise et de l'Etat"  (Kafker et Le Ho, 1987). Ses membres "écrivirent bon nombre des articles les plus avancés dans le domaine de la religion et de la philosophie". Par ailleurs, ils représentent une partie non négligeable de cette "somme de connaissances" (op. cité) qu'est l'Encyclopédie, en particulier les arts mécaniques, les mathématiques, la physique ou la chimie.  Le mouvement des Lumières était né  :  

"Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre [...] Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières."


Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ?  1784

 

Cependant, à y regarder de plus près, et sur différents sujets, il y a chez les acteurs de ce mouvement une telle hétérogénéité qu'on a bien tort, comme on le voit trop souvent, de couvrir d'un seul étendard tous ceux qui y ont participé : 

 

"Il est pertinent de parler d’un « mouvement » des Lumières, un peu comme on parle, à propos de ce que d’aucuns préfèrent désigner, non sans un petit frisson, comme « les événements » de 1968, du « mouvement de mai ». Pas plus que ce dernier, le mouvement des Lumières n’a été le fait d’un groupe défini, d’un parti, ni la mise en œuvre d’une doctrine : plutôt un bouillonnement contestataire, un questionnement général, une effervescence, une explosion. Les convictions, les exigences et les refus qui l’ont caractérisé se sont accompagnés de multiples nuances et contradictions. On ne peut s’étonner de retrouver ces divergences dans les réactions du siècle de la Philosophie à la traite des Noirs et à l’esclavage colonial : c’est le contraire qui serait surprenant."  (Ehrard, 2015)

De plus, on ne sera pas étonné d'apprendre que les "nuances" et les "contradictions" relevées dans les pensées des Lumières soient particulièrement vives à propos des conceptions sociales, tant les promoteurs du "progrès" sont, pour une grande part, issue des classes sociales privilégiées et continuent de véhiculer, nous allons bientôt le voir, des idées aristocratiques et inégalitaires sur les riches et les pauvres, sur le travail, sur le suffrage politique, sur l'éducation ou encore l'esclavage. 

   "progrès"  :  L'ouvrage emblématique de l'époque des Lumières, "L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers" rédigée entre 1751 et 1772 sous la direction de  Denis Diderot et, jusqu'en 1757, de Jean Le Rond d'Alembert, ne véhicule pas encore l'idée d'un constant progrès de la connaissance ou de l'humanité qui sera le fait du positivisme, à la fin du XIXe siècle, en particulier avec Auguste Comte, qui définit le progrès comme "développement continu, avec tendance vers un but" (Cours de philosophie positive, Leçons 46 à 51, 46e leçon, 103,  Paris, Hermann, 2012).  L'article du "PROGRES" dans ladite encyclopédie est très bref, et évoque un "mouvement en-avant" (du latin progressus : avancer) tel "le progrès du soleil dans l’écliptique" ou "le progrès du feu." 

  d'Alembert  :  Il a précédé Condorcet dans sa défense pour l'égalité des hommes et des femmes : 

"L'esclavage et l'espèce d'avilissement où nous avons mis les femmes ; les entraves que nous donnons à leur esprit et à leur âme ; le jargon futile et humiliant pour elles et pour nous, auquel nous avons réduit notre commerce avec elles, comme si elles n'avaient pas une raison à cultiver, ou n'en étaient pas dignes ; enfin l'éducation funeste, je dirais presque meurtrière, que nous leur prescrivons, sans leur permettre d'en avoir d'autre ; éducation où elles apprennent presque uniquement à se contrefaire sans cesse, à n'avoir pas un sentiment qu'elles n'étouffent, une opinion qu'elles ne cachent, une pensée qu'elles ne déguisent. Nous traitons la nature en elle, comme nous la traitons dans nos jardins ; nous cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la plupart des nations ont agi comme nous à leur égard, c'est que partout les hommes ont été les plus forts, et que partout le plus fort est l'oppresseur et le tyran du plus faible. Je ne sais si je me trompe ; mais il me semble que l'éloignement où nous tenons les femmes de tout ce qui peut les éclairer et leur élever l'âme, est bien capable, en mettant leur vanité'à la gêne, de flatter leur amour-propre. On dirait que nous sentons leurs avantages, et que nous voulons les empêcher d'en profiter. Nous ne pouvons nous dissimuler que dans les ouvrages de goût et d'agrément, elles réussiraient mieux que être nous, l'âme. surtout dans ceux dont le sentiment et la tendresse doivent A l'égard des ouvrages de génie et de sagacité, mille exemples nous prouvent que la faiblesse du corps n'y est pas un obstacle dans les hommes ; pourquqi donc une éducation plus solide et plus mâle ne mettrait-elle pas les femmes à portée d'y réussir ? Descartes les jugeait plus propres que nous à la philosophie ; et une Princesse malheureuse a été son plus illustre disciple."

 

Pensées de M. D'Alembert, Paris, 1774, p. 34.

Tout comme leurs confrères britanniques, les réformateurs français se font les chantres de des libertés individuelles et économiques, de l'égalité, du bonheur de la société tout entière.  

 

Pierre Le Pesant de Boisguilbert, qui passe pour le fondateur du libéralisme français développe un projet de liberté économique qui apportera "la félicité publique", "une masse générale d'opulence, où chacun puisera à proportion de son travail ou de son domaine. (Dissertations sur la nature des richesses, 1707).

Même si le bonheur commun n'est pas du tout la tasse de thé de Mr Voltaire, nous en verrons les raisons plus loin, son Mondain revendique le droit pour tous au bonheur : 

La véritable égalité se définit comme le droit égal au bonheur.

Avoir les mêmes droits à la félicité,

C’est pour nous la parfaite et seule égalité

Voltaire, Le Mondain, Poème de 1736

"L'amour de la république, dans une démocratie, est celui de la démocratie;  l'amour de la démocratie est celui de l'égalité. L'amour de la démocratie est encore l'amour de la frugalité. Chacun, devant y avoir le même bonheur et les mêmes avantages, y doit goûter les mêmes plaisirs, et former les mêmes espérances ; chose qu'on ne peut attendre que de la frugalité générale."

 

Montesquieu, De l’Esprit des lois, 1748,  Livre V, chapitre 3, Ce que c'est que l'amour de la république dans la démocratie.

 Mais attention, le baron de la Brède n'est pas un démocrate pour autant,  l'Esprit des Lois ne fait qu'exposer des tableaux politiques différents, à travers l'oeil d'un observateur bourré d'autant de préjugés et de morale que tous les acteurs de la période qu'il étudie. 

Dans ses Lettres persanes (1751), Montesquieu dépeint les régimes oppressifs sous les traits d'une nation Troglodyte qui finit par périr "par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices", à l'exception de deux familles qui représentent le gouvernement du bien : "Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun...Toute leur attention était d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentaient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettaient devant les yeux cet exemple si touchant ; ils leur faisaient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun ; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre ; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter ; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.

Cherchant des soutiens pour défendre son "Esprit des Lois" que l'Eglise met à l'Index  en 1751, l'auteur confie au duc de Nivernais, dans une lettre du 26 janvier 1750, le but véritable de son travail :  "l’amour pour le bien, pour la paix et pour le bonheur de tous les hommes." L'année de la mort de Montesquieu, l'hommage que lui rend Maupertuis vient en écho à ces paroles :

"Le genre humain n'est qu'une grande société dont l'état de perfection seroit, que chaque société particulière sacrifiât une partie de son bonheur pour le plus grand bonheur de la société entière. Si aucun homme n'a jamais eu un esprit assez vaste, ni une puissance assez grande pour former cette société universelle dans laquelle se trouveroit la plus grande somme de bonheur, le genre humain y tend cependant toujours : & les guerres & les traités ne sont que les moyens dont il se sert pour y parvenir.

Pierre Louis Moreau de Maupertuis, Éloge de Monsieur de Montesquieu, 1755, p 28


Du côté de l'Encyclopédie, il règne l'unanimité sur ce but de bonheur commun auquel  la société cherche à tendre : 

"Tout les hommes se réunissent dans le désir d'être heureux. La nature nous a fait une loi de notre propre bonheur. Tout ce qui n'est point bonheur nous est étranger."

 

Encyclopédie, 1752, Volume II, article "BONHEUR" du théologien Jean Pestré.

"Si tout homme tend au bonheur, toute société se propose ce même but; et c'est pour être heureux que l'homme vit en société. Ainsi, la Société est un assemblage d'hommes, réunis pour leurs besoins, pour travailler de concert à leur conservation et à leur félicité commune."

Paul Henri Dietrich Holbach  (baron d', 1723-1789), Systême social ou Principes naturels de la morale et de la politique, avec un examen de l'influence du gouvernement sur les moeurs, 1773, Tome II, Chapitre 1

"Le pouvoir est le plus grand des biens lorsque celui qui en est dépositaire a reçu de la nature et de l’éducation une âme assez grande, assez noble, assez forte pour étendre ses heureuses influences sur des nations entières, qu’il met par-là dans une légitime dépendance, et qu’il enchaîne par ses bienfaits : l’on n’acquiert le droit de commander aux hommes qu’en les rendant heureux."

Holbach,  Système de la Nature, 1770, I, XVI 

"J'aurais voulu naître dans un pays où le souverain et le peuple ne pussent avoir qu'un seul et même intérêt, afin que tous les mouvements de la machine ne tendissent jamais qu'au bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire à moins que le peuple et le souverain ne soient une même personne, il s'ensuit que j'aurais voulu naître sous un gouvernement démocratique, sagement tempéré."

Jean-Jacques Rousseau, Dédicace du "Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes", 1754

"Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l'emportent sur les privées, dans l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers."

Jean-Jacques Rousseau,  Du Contrat social, 1762,  Livre III, ch. 15

"C'est donc surtout de l'économie que dépend la prospérité de votre règne, le calme dans l'intérieur, la considération au dehors, le bonheur de la nation et le vôtre. (...) Elle n'oubliera pas, qu'en recevant la place de contrôleur général [des Finances, NDA], j'ai senti tout le prix de la confiance dont elle m'honore. J'ai senti qu'elle me confiait le bonheur de ses peuples, et, s'il m'est permis de le dire, le soin de faire aimer sa personne et son autorité ;"

Lettre d'Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne, au roi Louis XVI, 24 août 1774.

 

 

          Le siècle des Lumières 

                                          

             Mulets, travaillez sans répit !

Souvenons-nous de Petty, de Locke, de Bentham et de tous les autres qui défendaient haut et fort la liberté, le bonheur commun, et qui réservaient à la plus grande partie du peuple, pour laquelle ils éprouvent un mépris de classe, la place la plus misérable. Souvenons-nous aussi des attaques contre le système de charité, les Poor Laws, comme si, d'un coup, tous les pauvres pouvaient se convertir du jour au lendemain en travailleurs et rendus du même coup responsables de ne pas en trouver. C'est exactement la même chose de l'autre côté de la Manche : 

"« Il n’y a rien qui entretienne plus la fainéantise que ces aumônes publiques, qui se font presque sans cause et sans aucune connaissance de nécessité » écrivait Colbert à l’Intendant de Rouen en lui conseillant de « réduire la mendicité aux pauvres malades et invalides qui ne peuvent travailler.»"

Céline Spector, Montesquieu et l’émergence de l’économie politique, Paris, Champion, 2006, p 367

Des philosophes, des économistes se convertissent aux nouvelles idées sur le travail et imaginent pouvoir balayer d'un revers de manche une idéologie de plusieurs siècles où la charité tenait lieu de béquille aux miséreux. Voilà donc, d'un seul coup, la classe des nantis imaginant ici et là ses solutions pour accroître la richesse de la nation par le travail des pauvres, du haut vers le bas, comme toujours, de manière autoritaire,  supérieure et présomptueuse, toujours associées à une forme de cet antique mépris social et aristocratique envers les pauvres. Depuis le début du XVIIe siècle au moins, s'estompe progressivement chez les intellectuels la vision chrétienne du pauvre habité par l'image du Christ : 

Ils sont autant de "ventres paresseux, charges inutiles de la terre, hommes nés seulement au monde pour consommer sans fruit ! " (Antoine de Montchrestien, Traité d'économie politique, 1615).

"Car comme l'état d'innocence ne pouvait admettre l'inégalité, l'état du péché ne peut souffrir d'égalité (…). La raison ne reconnaît pas seulement que cet assujettissement des hommes à d'autres est inévitable, mais aussi qu'il est nécessaire et utile"

 

Pierre Nicole, De l’éducation d’un prince. 1670.

"Tous les Politiques sont d’accord que, si les Peuples étoient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les Règles de leur devoir. (…) Il les faut comparer aux mulets, qui, étant accoutûmés à la tâche, se gâtent par un long repos plus que par le travail."

Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, Testament, 1688

Cette inégalité justifie pour Jean Domat (1625 - 1696) une hiérarchie des conditions, des professions, et justifie rangs et privilèges, selon l'utilité sociale qu'on leur prête (Les lois civiles dans leur droit naturel, 1697). Ainsi, il y a "des qualités qui déterminent chaque personne à un certain genre de vie et d'occupation, qui le met au-dessus et au-dessous des autres dans l'ordre de la société, selon les différences de ces qualités, depuis les premières de princes ducs et pairs, comtes marquis et officiers de la couronne (Charte, 71.), et autres, jusqu'aux moindres d'artisans, laboureurs et autres derniers du peuple.(Le Droit public, 1689-1697).  Et, dans tous les cas, "c’est par la situation de chacun dans le corps de la société, que Dieu, de qui il doit tenir sa place, luy prescrit, en l’y appelant, tous ses fonctions et tous ses devoirs.(Opus cité)

Ce n'est sûrement pas par hasard si la philologue et érudite Anne Dacier traduit en 1684, pour la première fois en français, le Ploutos (ou Plutos, en grec : richesse) d'Aristophane, qui nous rappelle la lointaine filiation de tous les dominants de la Terre. Ici, c'est la Pauvreté qui  parle :

"Si Plutus voyait clair comme autrefois, il se donnerait à tous également, et il n’y aurait plus personne qui se souciât d’apprendre les Arts ni les Métiers, ni qui voulût les exercer. Et cela étant qui sera-ce qui voudra être forgeron ? qui voudra bâtir des vaisseaux ? qui voudra être tailleur, charron, cordonnier ? qui fera des tuiles ? qui sera blanchisseur ? qui sera corroyeur ? enfin qui labourera la terre ? qui fera la moisson, si chacun peut vivre dans une lâche paresse et n’est point obligé de  travailler ?"  

 

Ploutos se vante d'apporter l'abondance à tous, mais la Pauvreté soutient que c'est une grosse erreur, car devenus paresseux, rassasiés, les hommes n'ont plus faim et n'ont plus ni désir ni volonté de travailler :

 

" Vous n’aurez ni lit ni tapis pour vous coucher, car quel ouvrier  voudra prendre la peine d’en faire ? Lorsque vous vous marierez, vous n’aurez point d’essences pour vous parfumer ; vos habits de noces ne seront plus de ces riches étoffes teintes dans la pourpre la plus précieuse. Si vous êtes donc privés de ces choses, de quoi vous servira tout votre bien ? Mais par mes soins vous avez abondamment tout ce qui vous est nécessaire : car, comme une maîtresse habile et ménagère, je ne quitte pas d’un moment les ouvriers, et par la nécessité et l’indigence,  je les contrains de chercher des moyens de gagner leur vie."".

 

Aristophane, Ploutos,  39-40 

D'ailleurs, si on en croit le Tchèque Tomáš Sedláček (L’Économie du bien et du mal, Eyrolles, 2013),  Aristophane avait déjà un aperçu de "la main invisible" :

"Selon une légende des temps anciens

Nos sottes douleurs et notre vain amour-propre

Sont récupérés au service du bien public".

Aristophane, L'Assemblée des Femmes

"Qu’une police éclairée assigne les travaux de chaque sexe et même de chaque âge, et il y en aura pour tous. Nous avons sous nos yeux l’exemple de cette sage distribution.  Un particulier sans autorité, par son infatigable vigilance, sait occuper avec succès et à tous les moments les pauvres que la Providence a confiés à ses soins : homme charitable, il donne l’aumône ; homme d’État, il donne à travailler."

Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce, 1734, chapitre VIII, "De l’industrie"

 

"Il en est des Pauvres dans un Etat à peu près comme des ombres dans un tableau, ils font un contraste nécessaire dont l'humanité gémit quelquefois, mais qui honore les vues de la Providence."

 

Philippe Hecquet, La Médecine, la Chirurgie et la Pharmacie des pauvres, 3 volumes, 1740

Les penseurs de l'Encyclopédie ne sont pas plus éclairés que les autres sur différents sujets, et un des plus dynamiques d'entre-eux , le baron d'Holbach, partage sur les pauvres à peu près tous  les poncifs et les préjugés de l'époque : C'est une classe vouée par nécessité au travail, au strict nécessaire pour assurer sa subsistance, incompatible avec l'oisiveté, à une pauvreté souvent plus enviable que l'opulence, à la stupidité,  etc. :

 

"Le pauvre est forcé de désirer et de travailler pour obtenir ce qu’il sait nécessaire à la conservation de son être ; se nourrir, se vêtir, se loger, se propager sont les premiers besoins que la nature lui donne ; les a-t-il satisfaits ? Bientôt il est forcé de se créer des besoins tout nouveaux, ou plutôt son imagination ne sait que raffiner sur les premiers ; elle cherche à les diversifier, elle veut les rendre plus piquants ; quand une fois, parvenu à l’opulence, il a parcouru tout le cercle des besoins et de leurs combinaisons, il tombe dans le dégoût. Dispensé de travail, son corps amasse des humeurs ; dépourvu de désirs, son coeur tombe en langueur ; privé d’activité ; il est forcé de faire part de ses richesses à des êtres plus actifs, plus laborieux que lui ; ceux-ci, pour leur propre intérêt, se chargent du soin de travailler pour lui, de lui procurer ses besoins, de le tirer de sa langueur, de contenter ses fantaisies. C’est ainsi que les riches et les grands excitent l’énergie, l’activité, l’industrie de l’indigent ; celui-ci travaille à son propre bien-être en travaillant pour les autres ; c’est ainsi que le désir d’améliorer son sort rend l’homme nécessaire à l’homme."

Holbach, Système de la Nature, 1770,  I, XV

Ne croyons point que le pauvre lui-même soit exclu du bonheur. La médiocrité, l’indigence lui procurent souvent des avantages que l’opulence et la grandeur sont forcées de reconnaître et d’envier. "L’âme du pauvre toujours en action ne cesse de former des désirs, tandis que le riche et le puissant sont souvent dans le triste embarras de ne savoir que souhaiter ou de désirer des objets impossibles à se procurer. Son corps habitué au travail connaît les douceurs du repos ; ce repos est la plus rude des fatigues pour celui qui s’ennuie de son oisiveté. L’exercice et la frugalité procurent à l’un de la vigueur et de la santé ; l’intempérance et l’inertie des autres ne leur donne que des dégoûts et des infirmités. L’indigence tend tous les ressorts de l’âme, elle est mère de l’industrie ; c’est de son sein que l’on voit sortir le génie, les talents, le mérite auxquels l’opulence et la grandeur sont forcées de rendre hommage. Enfin les coups du sort trouvent dans le pauvre un roseau flexible qui cède sans se briser."

 

Holbach, Système de la Nature, I, XVI

"Une société jouit de tout le bonheur dont elle est susceptible dès que le plus grand nombre de ses membres sont nourris, vêtus, logés, en un mot peuvent, sans un travail excessif, se procurer les besoins que la nature leur a rendus nécessaires."

"Par une suite des folies humaines, des nations entières sont forcées de travailler, de suer, d’arroser la terre de larmes, pour entretenir le luxe, les fantaisies, la corruption d’un petit nombre d’insensés, de quelques hommes inutiles, dont le bonheur est devenu impossible, parce que leur imagination égarée ne connaît plus de bornes."

 

Holbach, Système de la Nature, I, XVI

 

"la faculté de penser est presque nulle dans les sauvages occupés de la chasse, de la pêche et du soin de se procurer une subsistance incertaine par beaucoup de travaux. L’homme du peuple parmi nous n’a point des idées plus relevées de la divinité, et ne l’analyse pas plus que le sauvage.

Holbach, Système de la Nature, II, IV

"L'éducation devrait apprendre aux princes à régner, aux grands à se distinguer par leur mérite et leurs vertus, aux riches à faire un non usage de leurs richesses, au pauvre à subsister par une honnête industrie."

 

Holbach, Système social,1773,  chapitre 1

"Il règne plus d'égalité dans les républiques que dans les monarchies ; l'homme libre, protégé par la loi, a moins besoin de protecteurs ; plus heureux réellement, il a moins de raisons pour affecter les dehors du bonheur.  D'un autre côté, il sait que les inégalités de richesses ne peut donner à personne le droit de l'opprimer ; ainsi le pauvre est plus content de son sort dans une république ou dans un état libre, que dans un pays où tout homme riche et puissant peut l'outrager impunément."

Holbach, Système social, chapitre VI, Du luxe

"D'où l'on voit que l'oisiveté devient fatale aux mœurs. Le pauvre ne désire les richesses que pour avoir l'avantage de vivre dans l'oisiveté ; et cette oisiveté est pour l'homme un poids qu'il ne peut supporter."

Holbach, Système social, , chapitre VI, Du luxe

         François-Marie Arouet, dit  

                            Voltaire   (1694 - 1778)

             Je suis riche et je t'emmerde !

 

"La culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux accroissements, et le commerce des comestibles avec les colonies de l’Amérique en a été augmenté : les plaintes qu’on a de tout temps fait éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d’être fondées. D’ailleurs, dans ces plaintes vagues on ne distingue pas les cultivateurs, les fermiers, d’avec les manœuvres. Ceux-ci ne vivent que du travail de leurs mains ; et cela est ainsi dans tous les pays du monde, où le grand nombre doit vivre de sa peine. Mais il n’y a guère de royaume dans l’univers où le cultivateur, le fermier, soit plus à son aise que dans quelques provinces de France ; et l’Angleterre seule peut lui disputer cet avantage. La taille proportionnelle, substituée à l’arbitraire dans quelques provinces, a contribué encore à rendre plus solides les fortunes des cultivateurs qui possèdent des charrues, des vignobles, des jardins. Le manœuvre, l’ouvrier, doit être réduit au nécessaire pour travailler : telle est la nature de l’homme. Il faut que ce grand nombre d’hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu’il soit misérable (1)."

"(1) En France, les mauvaises lois sur les successions et les testaments, les privilèges multipliés dans le commerce, les manufactures, l’industrie, la forme des impôts qui occasionne de grandes fortunes en finance, celles dont la cour est la source, et qui s’étendent bien au delà de ce qu’on appelle les grands et les courtisans ; toutes ces causes, en entassant les biens sur les mêmes têtes, condamnent à la pauvreté une grande partie du peuple ; et cela est indépendant du montant réel des impôts.

L’inégalité des fortunes est la cause de ce mal ; et comme le luxe en est aussi un effet nécessaire, on a pris pour cause ce qui n’était qu’un effet d’une cause commune."

Voltaire, le Siècle de Louis XIV, 1751, dans Voltaire, Œuvres complètes, 1877 (édition de 1883)

"Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace ; elle est en tout pays uniquement occupée du travail des mains : l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne."

Voltaire,  Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, 1756.

Pourtant,  plus de vingt ans auparavant, le brillant littérateur paraissait s'indigner de l'injustice si longtemps faite aux travailleurs pauvres :

"Il a fallu des siècles pour rendre justice à l’humanité, pour sentir qu’il était horrible que le grand nombre semât, et le petit recueillît."

Voltaire  (1694-1778), Lettres philosophiques, 1734

 Voltaire a aussi utilisé, comme beaucoup d'autres, une forme d'égalitarisation des conditions sociales en invoquant sans vergogne les traits communs aux êtres vivants, tous issus de l'argile de la terre ("du limon", tous mortels. Riches et pauvres tous frères d'une même famille humaine, en somme :

 

Les mortels sont égaux ; leur masque est différent.

Nos cinq sens imparfaits, donnés par la nature,

De nos biens, de nos maux sont la seule mesure.

Les rois en ont-ils six ? Et leur âme et leur corps

Sont-ils d’une autre espèce, ont-ils d’autres ressorts ?

C’est du même limon que tous ont pris naissance ;

Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance ;

Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort,

Vont tous également des douleurs à la mort.

 

 

 De l’égalité des conditions,  poème de 1738

Ou encore : 

"Ce n’est pas notre condition, c’est la trempe de notre âme, qui nous rend heureux. Cette disposition de notre âme dépend de nos organes, et nos organes ont été arrangés sans que nous y ayons la moindre part."

 

Voltaire, Dictionnaire Philosophique, 1764, article  "HEUREUX, HEUREUSE, HEUREUSEMENT"

Mais force est de constater que cet exemple est bien unique, et Voltaire, comme Warren Buffet plus près de nous, a non seulement très vite choisi son camp mais aussi assumé parfaitement sa condition privilégiée sans complexe :

 

"Si l'on entend par luxe tout ce qui est au delà du nécessaire, le luxe est une suite naturelle des progrès de l'espèce humaine; et, pour raisonner conséquemment, tout ennemi du luxe doit croire avec Rousseau que l'état de bonheur et de vertu pour l'homme est celui, non de sauvage, mais d'orang-outang. On sent qu'il serait absurde de regarder comme un mal des commodités dont tous les hommes jouiraient : aussi ne donne-t-on en général le nom de luxe qu'aux superfluités dont un petit nombre d'individus seulement peuvent jouir. Dans ce sens, le luxe est une suite nécessaire de la propriété, sans laquelle aucune société ne peut subsister, et d'une grande inégalité entre les fortunes, qui est la conséquence, non du droit de propriété, mais des mauvaises lois. Ce sont donc les mauvaises lois qui font naître le luxe, et ce sont les bonnes lois qui peuvent le détruire. Les moralistes doivent adresser leurs sermons aux législateurs, et non aux particuliers, parce qu'il est dans l'ordre des choses possibles qu'un homme vertueux et éclairé ait le pouvoir de faire des lois raisonnables, et qu'il n'est pas dans la nature humaine que tous les riches d'un pays renoncent par vertu à se procurer à prix d'argent des jouissances de plaisir ou de vanité »

Voltaire, Dictionnaire philosophique, note de l'article "LUXE", 1764

L'auteur dit en substance rien moins que : Je suis riche et je vous emmerde, j'ai les moyens de profiter du luxe donc j'en profite du mieux que je peux. Si vous n'êtes pas contents faites des lois pour m'en empêcher. Qui a alors a la main-mise sur le domaine législatif  ?Qui est en train de sanctuariser en théorie et bientôt en pratique la propriété ?  Les plus privilégiés, bien sûr,  le philosophe sait donc parfaitement bien que lui et ses amis n'ont pas grand chose à craindre. Nous avons là affaire au mépris social le plus caractérisé, le plus ouvertement déclaré. 

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"Luther avait réussi à faire soulever les princes, les seigneurs, les magistrats, contre le pape et les évêques. Muncer souleva les paysans contre tous ceux-ci : lui et ses disciples s’adressèrent aux habitants des campagnes en Souabe, en Misnie [1], dans la Thuringe, dans la Franconie. Ils développèrent cette vérité dangereuse qui est dans tous les cœurs, c’est que les hommes sont nés égaux, et que si les papes avaient traité les princes en sujets, les seigneurs traitaient les paysans en bêtes. À la vérité, le manifeste de ces sauvages, au nom des hommes qui cultivent la terre, aurait été signé par Lycurgue ; ils demandaient qu’on ne levât sur eux que les dîmes des grains ; qu’une partie fût employée au soulagement des pauvres; qu’on leur permît la chasse et la pêche pour se nourrir; que l’air et l’eau fussent libres; qu’on modérât leurs corvées; qu’on leur laissât du bois pour se chauffer : ils réclamaient les droits du genre humain; mais ils les soutinrent en bêtes féroces."

Voltaire, "Essai sur l'histoire générale, et sur les moeurs et l'esprit des Nations, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours", Genève, Gabriel et Philippe Cramer, 1756, volume XIII, chapitre CXXXI, Des Anabaptistes.

Comme chez Montesquieu, ou bien d'autres intellectuels du temps,  le compte-rendu de l'histoire est sans cesse grevé de simplifications, de moralisation, et au final, et tout particulièrement sur le sujet social, un texte d'une grande indigence historique, avec le peuple proche des bêtes quand il réclame une plus grande justice et réduits à la colère faute d'être entendus, les aristoi détenteurs de la sagesse, avec Lycurgue encore et toujours, ad nauseam, parmi les personnages frappés du mythe et de la réinvention historique.  

En 1756, Les frères Cramer publient 17 volumes des Œuvres Complètes de Voltaire (60 volumes entre 1756 et 1776), et "l'Essai sur les mœurs et l'esprit des Nations" (titre final donné par Voltaire en 1771) forme les volumes XI à XVII.

Reliures en plein veau blond glacé d'époque. Dos à nerfs orné. Pièces de titre de maroquin rouge, et de tomaison de maroquin tabac. Tranches dorées. 

https://www.edition-originale.com/fr/livres-anciens-1455-1820/histoire/voltaire-essai-sur-lhistoire-generale-et-sur-1757-57742

Il est clair que tous les hommes jouissant des facultés attachées à leur nature sont égaux; ils le sont quand ils s’acquittent des fonctions animales, et quand ils exercent leur entendement.  (…) Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux, s’ils étaient sans besoins la misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme: ce n’est pas l’inégalité qui est un malheur réel, c’est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s’appelle sa hautesse, tel autre sa sainteté; mais il est dur de servir l’un ou l’autre. (…)  Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes: l’une, de riches qui commandent; l’autre, de pauvres qui servent; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes. (…)  Tu viens, quand les lots sont faits, nous dire: « Je suis homme comme vous; j’ai deux mains et deux pieds, autant d’orgueil et plus que vous… » … donnez-moi mes cinquante arpents… Va-t’en les prendre chez les Cafres, chez les Hottentots, ou chez les Samoyèdes; arrange-toi avec eux à l’amiable; ici, toutes les parts sont faites.  Si tu veux avoir parmi nous le manger, le vêtir, le loger et le chauffer, travaille pour nous comme faisait ton père; sers-nous, ou amuse-nous, et tu seras payé: sinon tu seras obligé de demander l’aumône, ce qui dégraderait trop la sublimité de ta nature, et t’empêcherait réellement d’être égal aux rois, et même aux vicaires de village, selon les prétentions de ta noble fierté. »

Tous les pauvres ne sont pas malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome, celles des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l’asservissement du peuple, parce que les puissants ont l’argent, et que l’argent est maître de tout dans un État.

Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs, et avec beaucoup de goût pour la paresse; par conséquent tout homme voudrait avoir l’argent et les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très agréables. Vous voyez bien qu’avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux qu’il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l’un de l’autre.

Le genre humain, tel qu’il est, ne peut subsister, à moins qu’il n’y ait une infinité d’hommes utiles qui ne possèdent rien du tout: car, certainement, un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre; et si vous avez besoin d’une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. L’égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, et en même temps la plus chimérique."

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, Londres, 1764

"Ce n'est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu ; le vulgaire n'est pas fait pour de telles connaissances ; la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu'il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple, ne peuvent prendre aucune alarme ; le peuple ne lit point ; il travaille six jours de la semaine, et va le septième au cabaret ; en un mot, les ouvrages de philosophie ne sont faits que pour les philosophes, et tout honnête homme doit chercher à être philosophe sans se piquer de l'être.""

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif,  Amsterdam, Varberg, préface de l'édition de 1765.

Avoir les mêmes droits à la félicité,

C’est pour nous la parfaite et seule égalité.

Vois-tu dans ces vallons ces esclaves champêtres

Qui creusent ces rochers, qui vont fendre ces hêtres,

Qui détournent ces eaux, qui, la bêche à la main,

Fertilisent la terre en déchirant son sein ?

Ils ne sont point formés sur le brillant modèle

De ces pasteurs galants qu’a chantés Fontenelle :

Ce n’est point Timarette et le tendre Tircis,

De roses couronnés, sous des myrtes assis,

Entrelaçant leurs noms sur l’écorce des chênes,

Vantant avec esprit leurs plaisirs et leurs peines ;

C’est Pierrot, c’est Colin, dont le bras vigoureux

Soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux.

Perrette au point du jour est aux champs la première.

Je les vois, haletants et couverts de poussière,

Braver, dans ces travaux chaque jour répétés,

Et le froid des hivers et le feu des étés.

Ils chantent cependant ; leur voix fausse et rustique

Gaîment de Pellegrin détonne un vieux cantique.

La paix, le doux sommeil, la force, la santé,

Sont le fruit de leur peine et de leur pauvreté.

Si Colin voit Paris, ce fracas de merveilles,

Sans rien dire à son cœur, assourdit ses oreilles :

Il ne désire point ces plaisirs turbulents ;

Il ne les conçoit pas ; il regrette ses champs ;

 

(…)

 

Il vient, après trois mois de regrets et d’ennui,

Lui présenter des dons aussi simples que lui.

Il n’a point à donner ces riches bagatelles

Qu’Hébert  vend à crédit pour tromper tant de belles :

Sans tous ces riens brillants il peut toucher un cœur ;

Il n’en a pas besoin : c’est le fard du bonheur.

 

(…)

 

Eh ! Qu’importe à mon sort, à mes plaisirs présents,

Qu’il soit d’autres heureux, qu’il soit des biens plus grands ?

« Mais quoi ! Cet indigent, ce mortel famélique,

Cet objet dégoûtant de la pitié publique,

D’un cadavre vivant traînant le reste affreux,

Respirant pour souffrir, est-il un homme heureux ?

Non, sans doute ; "

 

 

 

Voltaire, Discours en vers sur l'homme, 1734/1737

Premier discours (1734), De l'inégalité des conditions

Là encore, les gentilshommes sont parés des plus belles vertus et les hommes du petit peuple  affublés de lourdes tares. Les "pasteurs galants" sentent la rose et la myrte et les "esclaves champêtres", la boue et la poussière. Le "mortel famélique", "cet objet dégoûtant" chante faux, il est simple et n'a pas besoin ni d'arts sophistiqués ("il ne les conçoit pas"), ni de luxe. Voltaire finit toute de même par une vérité criante : "Respirant pour souffrir", il est sans doute malheureux.

 

 

Pauvre  Voltaire !

 

 

Esprit brillant, François-Marie Arouet, qui changera de nom par répugnance à la condition roturière d'origine de sa famille, n'en est pas moins un des représentants les plus emblématiques de l'égoïsme de classe. L'état de roture dit de quelqu'un qu'il n'est pas noble, mais pas du tout qu'il est pauvre. Il en va ainsi de la famille Arouet, qui accède à l'aisance bien avant la naissance de Voltaire. La famille Arouet, installée à Saint-Loup-sur-Thouet dans le Poitou (Deux-Sèvres) fait profession de tannerie et de commerce de peaux et, par alliance surtout, d'apothicairerie.  Elle a un blason familial enregistré à l'Armorial  général, "d'or à trois flammes de gueules".  Quand Voltaire recevra un brevet de gentilhomme, il fera faire son propre blason, "d'azur à trois flammes d'or". 

François Arouet, le grand-père de Voltaire, est le premier à quitter le Poitou et s'installer  à Paris comme "marchand de draps et soye",  épouse une fille de riche  banquier (Chaigneau, 1988) et finit par être assez riche pour acheter une charge anoblissante (noblesse de robe) pour son fils, le père de Voltaire, qui achètera le château de la Petite Roseraie à Châtenay-Malabry ("Mémoires de la comtesse de Boigne I Du règne de Louis XVI à 1820" Le Temps Retrouvé, Mercure de France, 2008, p.239). Grâce à l'enrichissement de son père, Voltaire pourra ainsi étudier en internat au collège le plus huppé de Paris, Louis le Grand, que son père paie 400 livres par an, puis 500 après le terrible hiver de 1709, pour obtenir du pain bis pour son fils (Jean Orieux, auteur de "Voltaire ou la Royauté de l'esprit", Flammarion, 1966). Il va donc fréquenter la fine fleur de la noblesse et tisser un réseau extrêmement précieux pour la suite de sa vie personnelle, en particulier la formation de sa fortune. 

Voltaire deviendra lui-même très riche, en investissant, en particulier, sa part de l'héritage paternel dans le commerce méditerranéen du blé, mais surtout, par toutes sortes de filouteries lucratives auxquelles s'adonnent, depuis des lustres, tous ceux qui ont accès, par l'éducation, par les réseaux qu'ils se constituent (le fameux capital social, souvenons-nous) aux rouages financiers, économiques (un petit clin d'oeil à John Law et à Cantillon, voir plus bas).  "Pour lui la spéculation est un jeu. Voltaire spécule beaucoup, et fort gaiement." (Pomeau, 1971) Entre 1729 et 1730, il se rend compte avec son ami et mathématicien Charles Marie de La Condamine que la loterie organisée par le contrôleur des Finances Pelletier-Desforts est une opération au règlement mal conçu, qui leur permettait de gagner, avec une mise minime, tous les lots, et, par différentes opérations, ils raflèrent ainsi un beau paquet d'argent. L'Etat mettra un an avant de s'en apercevoir, et pendant ce temps, par une "escroquerie légale" en somme, "ce sont des sommes considérables, plus d'un million de livres par mois", qui tombent dans l'escarcelle de Voltaire et de ses amis (Pierre Lepape : Voltaire le conquérant. Naissance des intellectuels au siècle des Lumières. Paris, Editions du Seuil, 1994).

C'est cette richesse si prisée, qui se gagne "en dormant", selon l'expression consacrée, et qui se moque totalement de savoir si elle n'a pas de conséquence funeste sur la vie d'autres gens, nous n'avons pas fini d'en parler à propos du libéralisme économique : 

"Ce grand redresseur de torts, courtisan des frères Pâris, gagna leur faveur en commettant contre la chambre de justice, instituée dans les premiers jours de la régence, une ode plus plate que les plus plates de Jean-Baptiste Rousseau. Ce fut même à titre de client des Paris qu’il eut le bonheur d’échapper aux ardeurs de cette fièvre de l’or que Law inocula deux ans à la nation tout entière. Ce grand railleur des financiers traversa le corridor de la tentation et commença par tripoter dans les vivres et dans les fournitures militaires, s’interposant dans les marchés, brassant ces affaires que l’on négocie sous le manteau, recevant force pots-de-vin, et tondant de près les fournisseurs que lui livraient ses bons amis de cour. Si l’infanterie de Rosbach n’avait « ni subsistances ni souliers, » si la moitié de la cavalerie « manquait de bottes » et si l’armée ne vivait « que de maraudes exécrables, » c’est un ministre qui parle ainsi, n’est-il pas plaisant d’apprendre que Voltaire en a sa part de responsabilité ? Bien plus, l’auteur de l’Homme aux quarante écus fut une façon d’accapareur, en son temps, et, comme un simple roi de France, il spécula sur les grains, à son heure, c’est-à-dire sinon sur la famine, au moins sur la disette. Mieux vaudrait pour sa réputation qu’il eût rançonné ses libraires. Sans doute il prêtait beaucoup : aux grands seigneurs par préférence et sur bonne hypothèque. Les Guise, les Richelieu, figurèrent parmi ses débiteurs, et l’on doit même à la vérité de convenir qu’ils ne payaient pas leurs arrérages avec une très scrupuleuse exactitude. Les apologistes de parti-pris n’insistent guère que sur ce chapitre de ses opérations de finances : trop heureuse occasion de médire d’un Guise ou d’un Richelieu. Mais le capital que Voltaire plaçait de la sorte, et presque toujours en viager, spéculant sur son apparence maladive et sur sa santé chancelante, peut-être fallait-il bien qu’il l’eût gagné quelque part, puisqu’il ne l’avait pas trouvé dans la succession paternelle."   

Ferdinand Brunetière, "Voltaire d’après les travaux récens", Revue des Deux Mondes, 3e période, tome 27, 1878 (p. 353-387).

Il faut ajouter à tout cela la fameuse spéculation de Nancy, sur les actions émises par une compagnie du duc de Lorraine. Ayant interdit la souscription aux étrangers, Voltaire, par un heureux hasard, bien sûr, saisit l'opportunité que lui offre une "heureuse conformité de mon nom avec celui d'un gentilhomme de son altesse royale... J'ai profité de la demande de ce papier assez promptement et j'ai triplé mon or" (Voltaire, Lettre à M. Le Président Hénault, 1729, Correspondance, Oeuvres Complètes de Voltaire, Vol. XI, Furne, Paris, 1837). Voilà comment, parfaitement légalement, dans un système capitaliste, on permet à un individu de gagner en quelques jours ce que des gens ne gagneront pas pendant une vie de dur labeur, en faisant quelques calculs confortablement assis. La loi est égale pour tous, donc enrichissez-vous.... si vous en avez les moyens, bien entendu ! 

Oùi il est clairement démontré, encore une fois, que le mensonge, la ruse, la tromperie, le vol,  font partie intrinsèque de l'enrichissement des ploutocraties, qu'elles soient monarchiques, démocratiques, dictatoriales ou tout ce que vous voulez. 

Mais ce n'est pas cet aspect révoltant de l'injustice sociale que les manuels et beaucoup d'autres communications sur Voltaire préfèrent montrer, mais  son combat pour la tolérance, quand il défend les protestants  Jean Calas, marchand d'étoffes aisé et Pierre-Paul Sirven, le feudiste de Castres, le Chevalier de la Barre ou encore le Lieutenant Général des Établissements Français de l'Inde, le comte de Lally (Lally-Tollendal) : il ne s'agit pas de dire que tous ces gens de la bonne société ne méritaient pas d'être défendus, bien sûr, mais de montrer, là encore, la préoccupation exclusive de Voltaire pour les classes privilégiées, et son désintéressement total des plus faibles. 

 

Malgré tout ce qui a été dit, Voltaire aura le toupet de se décrire à différentes reprises comme un pauvre qui a réussi. Après être devenu le châtelain de Ferney, et parce qu'il se convertira ardemment aux joies de son potager, il n'aura de cesse, malgré sa centaine de serviteurs, de se déclarer paysan ou laboureur :  

 "Je suis né assez pauvre. J’ai fait toute ma vie un métier de gueux, celui de barbouiller de papier, celui de Jean-Jacques Rousseau"

Voltaire, Lettre à Mr Tronchin, de Lyon, 6 mars 1759, in Oeuvres Complètes de Garnier Frères, 1877, Correspondance VIII (1759-1760), tome 40

"Je viens enfin à l’article des blés. Je suis laboureur, et cet objet me regarde. (…)  Nous partîmes donc mon compagnon et moi, et nous revînmes cultiver nos champs "

Voltaire, Diatribe à l'auteur des Ephémérides, 1775.  Les Ephémérides du Citoyen est un journal fondé par l'abbé Nicolas Baudeau où,  de 1765 à 1772,  les Physiocrates font paraître des  articles.

"Pour moi, je ne suis qu'un pauvre laboureur. Je sers l'Etat en défrichant des terres, et je vous assure que j'y ai bien de la peine. En qualité d'agriculteur je vois bien des abus."

Voltaire, Lettre à Dupont-de-Nemours, 16 août 1763 

"un pauvre homme qui a cent ouvriers et cent bœufs à conduire"

Voltaire, lettre à Mme du Deffand, 15 janvier 1761

"Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis ; ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, l’habitant des villes."

Voltaire, Œuvres Complètes Garnier, 1877, Lettre de Voltaire à M. Damilaville, 1766

 

Pendant presque quinze ans, Voltaire aura une maîtresse tout à fait accordée à sa vie de jouissance, Emilie, Marquise du Châtelet (1706 - 1749), une des femmes les plus brillantes, les plus libres (plusieurs amants en même temps) et cultivées de son temps,, mathématicienne émérite, bourreau de travail, dormant quatre heures par nuit, ne vivant que pour l'étude et les plaisirs :  

"Il faut pour être heureux s'être défait des préjugés ; être vertueux ; se bien porter ; avoir des goûts et des passions ; être susceptible d'illusion  (…) Il faut commencer par se bien dire à soi-même & par se bien convaincre que nous n'avons rien à faire dans ce monde qu'à nous y procurer des sensations & des sentiments agréables. (…) Détournons donc notre esprit de toutes les idées désagréables ; elles sont la source d'où naissent tous les maux métaphysiques."

Madame du Chastelet (Emilie, Marquise du Châtelet), Réflexions sur le bonheur, in Opuscules philosophiques et littéraires, Paris, 1796

Ouvrage écrit entre 1744 et 1746, publié à titre posthume en 1779

"Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs

J’aime le luxe, et même la mollesse,

Tous les plaisirs, les arts de toute espèce.

(…) Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.

Ah ! le bon temps que ce siècle de fer."

 

Voltaire, Le Mondain, Poème de 1736

       siècle de fer     :    Période de la Régence (1715 – 1723)

 

Pour comprendre sa mentalité de riche bien dans sa peau et aussi décomplexée que son amant vis-à-vis des pauvres, penchons-nous sur la Fable des Abeilles de Mandeville, qu'elle revisite pour les lecteurs français, chapitre après chapitre, dans une adaptation très libre. Elle s'explique sur ses intentions, dans la préface de l'ouvrage   :

"J'ay voulu montrer aussi dans ce que i'ay dit sur les differentes professions combien les ingredients qui composent une société puissante, sont pour la plupart meprisables et viles, et faire voir la sagesse et l'habileté des législateurs, qui ont construit une machine si admirable, de matériaux si abiets [abjects, NDA] et qui ont trouvé le moyen de faire servir au bonheur de la société les vices de ses différents membres."

 

"Les gens du monde qui se levent a midy, ignorent les travaux que le disner qu'on leur sert a couté, et combien il faut quil entre dans la ville, de charrettes, de bestiaux, et de personne de la campagne pour qu'on puisse a leur reveil, leur servir un repas delicieux. Ils ne voyent dans tout cela qu'une aisance devenue trop ordinaire pour estre remarquée. Mais le philosophe y voit l'industrie et les travaux de tout un peuple, qui a travaillé a ses plaisirs."

 

Emilie du Châtelet, "Préface à la "traduction de la Fable des Abeilles de Mandeville", 1735,  in  Studies on Voltaire, with some unpublished papers of Mme Du Châtelet,   d'Ira Owen Wade, Princeton University press , 1947

Si elle ne défend jamais les faibles, elle revendique une plus grande liberté pour les femmes et des droits égaux entre les deux sexes : 

"Pour moy i’avoüe que si i'etois roy, je voudrois faire cette expérience de physique. Je reformerois un abus qui retranche, pour ainsi dire la moitié du genre humain. Je ferois participer les femmes a tous les droits de l'humanité, et sur tout a ceux de l'esprit. Il semble qu’elles soient nées pour tromper, et on ne laisse gueres que cet exercice a leur ame. Cette education nouvelle fer0it en tout un grand bien a l'espece humaine. Les femmes en vaudroient mieux et les hommes y gagneroient un nouveau sujet d'emulation ; et nostre commerce, qui en polissant leur esprit l'affoiblit et le retrecit trop souvent, ne serviroit alors qu'a etendre leurs connoissances.

S'agissant des pauvres,  on retrouve dans le reste de l'ouvrage de Mme du Châtelet tous les poncifs et mépris habituels envers les plus déshérités : 

"II y a bien des gens de condition que la pauvreté met hors d'etat d'elever leurs enfans suivant leur naissance, et que l'orgueil empesche de leur faire apprendre des professions utilles. Ainsi dans l'esperance de quelques changements de fortune, ou du secours de leurs pretendus amis, ils font passer a leurs enfans, dans une dangereuse oisiveté, l'age ou ils pouroient apprendre a subvenir un iour a leur indigence, et ils en font, par cette negligence orgueilleuse des creatures a charge, a elles mesmes, et aux autres."

 

"Les pauvres, dit un autheur français, sont la vermine qui s'attache à la richesse. Les uns parcequ'ils restent orphelins avant d'avoir appris a gagner leur vie, les autres par ce que leurs parents sont hors d'etat de leur donner aucune education. Quelques uns par libertinage, les autres faute d'industrie et de capacité, ne profitent pas des soins que l'on a pris de leur enfance. Il faut cependant bien que tout cela vive."

 

"Quand le peuple dit quil ne desire que ce qui luy est necessaire pour se tenir proprement, sil entend ce mot dans son sens primitif et litteral, il n'a pas grand tourment a se donner pour remplir ses desirs, de l'eau y sufira."

 

Op. cité, chapitre 2

"Ce qui rend les gens du peuple honteux devant ceux qui leur sont supérieurs cest le sentiment de leur bassesse, et de leur incapacité."

 

Op. cité, chapitre 4

 

 

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de                          Montesquieu (1689 - 1755)

                                

                            Inégalement égaux

 

 

Montesquieu n'a pas du tout l'arrogance ni la suffisance d'un Voltaire, mais il appartient bien à cette classe d'aristocrates pour qui le monde appartient aux meilleurs.  Sa conception de la pauvreté est aussi moralisante que beaucoup d'autres écrivains de la haute société et, suivant les nouvelles idées libérales, il associe la pauvreté non pas au dénuement, mais au manque de travail : 

"Un homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, mais parce qu'il ne travaille pas. Celui qui n'a aucun bien et qui travaille est aussi à son aise que celui qui a cent écus de revenus sans travailler. Celui qui n'a rien, et qui a un métier, n'est pas plus pauvre que celui qui a dix arpents de terre en propre, et qui doit les travailler pour subsister. L'ouvrier qui a donné à ses enfants son art pour héritage, leur a laissé un bien qui s'est multiplié à proportion de leur nombre. Il n'en est pas de même de celui qui a dix arpents de fonds pour vivre, et qui les partage à ses enfants. 

 

Dans les pays de commerce, où beaucoup de gens n’ont que leur art, l’état est souvent obligé de pourvoir aux besoins des vieillards, des malades & des orphelins. Un état bien policé tire cette subsistance du fonds des arts mêmes ; il donne aux uns les travaux dont ils sont capables ; il enseigne les autres à travailler, ce qui fait déjà un travail. Quelques aumônes que l’on fait à un homme nud, dans les rues, ne remplissent point les obligations de l’état, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, & un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé.  (...)


Mais quand la nation est pauvre, la pauvreté particulière dérive de la misère générale ; et elle est, pour ainsi dire, la misère générale. Tous les hôpitaux du monde ne sauraient guérir cette pauvreté particulière; au contraire, l'esprit de paresse qu'ils inspirent augmente la pauvreté générale, et par conséquent la particulière. Henri VIII, voulant réformer l'Église d'Angleterre, détruisit les moines, nation paresseuse elle-même, et qui entretenait la paresse des autres, parce que, pratiquant l'hospitalité, une infinité de gens oisifs, gentilshommes et bourgeois, passaient leur vie à courir de couvent en couvent. Il ôta encore les hôpitaux où le bas peuple trouvait sa subsistance, comme les gentilshommes trouvaient la leur dans les monastères. Depuis ces changements, l'esprit de commerce et d'industrie s'établit en Angleterre.

À Rome, les hôpitaux font que tout le monde est à son aise, excepté ceux qui travaillent, excepté ceux qui ont de l'industrie, excepté ceux qui cultivent les arts, excepté ceux qui ont des terres, excepté ceux qui font le commerce.

J'ai dit que les nations riches avaient besoin d'hôpitaux, parce que la fortune y était sujette à mille accidents : mais on sent que des secours passagers vaudraient bien mieux que des établissements perpétuels. Le mal est momentané : il faut donc des secours de même nature, et qui soient applicables à l'accident particulier."

Montesquieu, Esprit des Lois. XXIII, 29, Des Hôpitaux

Le bonheur du riche comparable à celui de l'honnête travailleur, les oisifs paresseux (mais pas ceux des classes distinguées comme celle de l'auteur lui-même !), les intellectuels du moment serinent ce refrain, chacun à sa sauce. Parce qu'il n'y a pas de doute que tous les ouvriers ont un art à transmettre, même ceux qui tamisent la chaux ou blanchissent le linge par exemple, qui travaillent 13 ou 14 h par jour et se ruinent la santé. Quand bien même le philosophe n'insulte pas le pauvre directement comme d'autres confrères, il le fait indirectement en le parant la pauvreté laborieuse d'un habit magnifique et le lui ôte dédaigneusement aussitôt qu'elle cesse de travailler. Là il ne s'agit pas de philosophie, mais bien d'idéologie. Cette vision des pauvres est corroborée (entre bien d'autres) par l'auteur de l'article "PAUVRETE" de l'Encyclopédie qui, définit ainsi le pauvre : "Pauvreté (Critique sacrée) en grec, en latin pauper, paupertas. Ces mots se prennent ordinairement dans l'Ecriture pour un état d'indigence qui a besoin de l'assistance d'autrui, faute de pouvoir gagner sa vie par le travail."(Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, Volume XII, 1765, article PAUVRE, de Jaucourt).

 

Et si Montesquieu, pense que c'est à l'Etat de pourvoir aux besoins élémentaires de ses citoyens, les premières remarques sur la définition sur la pauvreté signifient clairement qu'il se satisferait d'un Etat où tous les pauvres travailleraient pour assurer tout juste leurs besoins élémentaires. Ce qui nous ramène au mépris aristocratique. Notons aussi au passage que Montesquieu critique l'institution de l'hôpital, qui est rappelons-le ici, l'hôpital général pour le renfermement des pauvres dont nous avons parlé, pas un simple hôpital de soins. Il spécifie que dans une nation riche, il ne devrait qu'être une béquille temporaire, pas une panacée. Ce qui est intéressant aussi, c'est que Montesquieu fasse sienne l'idée d'un état qui, tout en ayant un commerce développé, riche, ait régulièrement des problèmes à nourrir ses ouvriers ( les privilégiés étant toujours à l'abri de tels impondérables, bien sûr). Comme les libéraux, il n'imagine pas un bien-être égal pour la nation toute entière. Il y a le bien-être minimum des pauvres et celui le plus complet pour le petit nombre qui fait travailler les premiers. Nous l'avons déjà dit, la ploutocratie s'adapte à toutes les couleurs politiques. Par ailleurs, il n'y a pas que la misère  dont il faut se prévenir, mais aussi les révoltes populaires, la hantise des possédants. Et là encore, on perçoit chez Montesquieu la mentalité du riche, qui imagine que le pauvre ne devient malheureux qu'en atteignant une extrême misère : 

"Les richesses d’un état supposent beaucoup d’industrie. Il n’est pas possible que, dans un si grand nombre de branches de commerce, il n’y en ait toujours quelqu’une qui souffre & dont, par conséquent, les ouvriers ne soient dans  une nécessité  momentanée.

C’est pour lors que l’état a besoin d’apporter un prompt secours, soit pour empêcher le peuple de souffrir, soit pour éviter qu’il ne se révolte : c’est dans ce cas qu’il faut des hôpitaux, ou quelque règlement équivalent, qui puisse prévenir cette misere."

Montesquieu, Esprit des Lois. XXIII, 29, Des Hôpitaux

Montesquieu, qui use lui aussi de "l'état naturel" pour exprimer cette ancienne égalité entre les hommes, perdue par leur réunion en société mais retrouvée par l'opération magique de la loi  :

"Dans l'état de nature les hommes naissent bien dans l'égalité, mais ils ne sauraient y rester ; la société la leur fait perdre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois"

 

Montesquieu, Esprit des Lois, Livre VIII, chapitre II, citation reprise explicitement par le chevalier de Jaucourt dans son article "EGALITE NATURELLE' pour l'Encyclopédie, comme définition du mot.

"Que malgré toutes les inégalités produites dans le gouvernement politique par la différence des conditions, par la noblesse, la puissance, les richesses, Etc, ceux qui sont les plus élevés au-dessus des autres, doivent traiter leurs inférieurs comme leur étant naturellement égaux, en évitant tout outrage, en n’exigeant rien au-delà de ce qu’on leur doit, & en exigeant avec humanité ce qui leur est dû le plus incontestablement."

Encyclopédie, article "EGALITE NATURELLE", Jaucourt, volume V, 1755

Ce dernier texte sur la tempérance du gouvernement des "supérieurs" nous permet d'introduire la pensée de Montesquieu sur le sujet, en théorie loin de la dureté et du mépris social d'un Voltaire ou d'un Mandeville. Montesquieu s'est opposé à différentes reprises à ceux qui traitent le peuple de la même manière que le bétail :

"Vous dites que vos sujets chargés travailleront mieux. – Je vous entends. – Vous voulez faire un voyage de long cours avec des rames, et non pas des voiles. Croire augmenter la puissance en augmentant les tributs, c’est croire, suivant l’expression d’un auteur chinois, rapportée par le Père Du Halde (Sur les Délateurs, tome IIe, p. 503), pouvoir agrandir une peau lorsqu’on l’étend jusqu’à la rompre."

Montesquieu, Pensées n° 1910.

L'auteur commence son recueil de Pensées à partir des années 1726/27 jusqu'en 1754, l'année précédant sa mort. De premiers extraits paraissent en 1787 dans le Journal de Paris, puis en 1790, dans "Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l’histoire et à la littérature", éd. Pierre Antoine de La Place, Bruxelles et Paris, Prault, 1790, t. VII, pp. 43-70. En 1795, Pierre Louis Lefebvre de La Roche,  en édite de nouvelles dans les "Œuvres complètes de Montesquieu."  et en 1796, c'est au tour de Bernard et Grégoire Plassan de les augmenter. Finalement le premier ouvrage complet paraîtra en 1899 (puis en 1901), sous le titre : "Pensées et fragments inédits de Montesquieu", Bordeaux, Gounouilhou.

 

Nous avons déjà vu que Turgot avait utilisé la métaphore de la corde dans le même sens. Que ce soit les " maximes de ces hommes féroces qui prétendent qu’il faut réduire le bas-peuple à la misère, pour le forcer à travailler" (François Quesnay, 1757, "Hommes", p. 541)  ou les plus modérés comme Hume ou Montesquieu, il n'en reste pas moins que ce sont les riches qui tiennent la corde, décident de son degré "de relâchement" et, de toutes les manières, la tendent suffisamment pour qu'une grande partie des travailleurs s'abîment et s'épuisent au travail. 

Nous avons pu voir en chemin que l'Encyclopédie distille à différentes reprises les mentalités, les idées des auteurs dits libéraux.  Diderot a longtemps été conquis par leurs promesses, comme celles de la révolution industrielle. Fasciné par les sciences, les techniques, et particulièrement les machines, il en a quelque peu oublié les hommes. A la vue des représentations de beaucoup d'ateliers, illustrées par les planches de l'Encyclopédie, avec leurs pièces spacieuses, inondées de lumière par de grandes fenêtres , il n'est pas possible d'imaginer les conditions réelles des travailleurs, oeuvrant le plus souvent dans une atmosphère confinée, parfois à l'extrême, dans un espace souvent exigu, sans parler des conditions  harassantes dues au bruit, aux cadences infernales, en particulier  : 

 
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Diderot n'échappera, d'ailleurs, à une forme de moralisation du pauvre, censée apporter de la dignité à sa condition, et même, des avantages sur les riches :

"Et puis un peu de morale après un peu de poétique, cela va si bien ! Félix était un gueux qui n’avait rien ; Olivier était un autre gueux qui n’avait rien : dites-en autant du charbonnier, de la charbonnière, et des autres personnages de ce conte ; et concluez qu’en général il ne peut guère y avoir d’amitiés entières et solides qu’entre des hommes qui n’ont rien. Un homme est alors toute la fortune de son ami, et son ami toute la sienne. De là la vérité de l’expérience, que le malheur resserre les liens ;"

Denis Diderot, Les Deux amis de Bourbonne,  1770

 

 "Un pauvre avec un peu de fierté, peut se passer de secours", dira-t-il aussi dans son article "BESOIN, NECESSITE, INDIGENCE, PAUVRETE, DISETTE", de 1752, vol. II.  Il illustrera cette fierté du pauvre dans le Neveu de Rameau, bien perçue par l'écrivain Jacques Cazotte (1719 - 1792)  :  "Ce personnage, l'homme le plus extraordinaire que j'aie connu, était néavec un talent naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette deson esprit ne lui permet jamais de cultiver. [...] Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon esprit." (Jacques Cazotte, Souvenirs sur Jean-François Rameau, 1788).  Pareillement, Dans le Salon de 1767, il défendra la pauvreté de l'artiste, "pour ne pas que l'art soit consommée, épuisée, et dévaluée dans l'«épidémie vermineuse»... pauvreté créatrice en tant que la résistance contre la consommation superficielle,"  (Ohashi, 2015)

  Diderot   : "Diderot a connu presque tous les états de fortune : étudiant désargenté soutenu un temps par son père avant de devoir se suffire entièrement à lui-même en exécutant toutes sortes de tâches ou de métiers, il acquiert une forme de confort matériel en devenant co-directeur de l’Encyclopédie. Il finira sa carrière confortablement pourvu d’une pension annuelle de 1 000 livres par Catherine II. Pour autant, chacune de ces étapes s’est accompagnée d’une réflexion personnelle sur les possibles effets corrupteurs de l’argent. Témoins les fameux Regrets sur ma vieille robe de chambre de 1772" (Pujol, 2019).

Cependant, Denis Diderot affirme la nécessité de donner une éducation aux classes populaires. Catherine II, par l'intermédiaire de Frédéric-Melchior Grimm journaliste et agent politique allemand qui lui fut présenté par Rousseau.

 

 "Instruire une nation, c'est la civiliser. Y éteindre les connaissances, c'est la ramener à l'état primitif de barbarie".

"Il serait aussi cruel qu’absurde de condamner à l’ignorance les conditions subalternes de la société. Dans toutes, il est des connaissances dont on ne saurait être privé sans conséquence. Le nombre des chaumières et des autres édifices particuliers étant à celui des palais dans le rapport de dix mille à un, il y a dix mille à parier contre un que le génie, les talents et la vertu sortirons plutôt d’une chaumière que d’un palais."

 

Diderot,  Plan d'une Université pour le gouvernement de Russie, 1775.

L'école de Diderot entend démocratiser l'enseignement,  donc, en particulier, surtout pour les petits garçons de sa classe, la bourgeoisie (Cette notion patriarcale est si intériorisée, que l'auteur prétend vouloir instruire "tous les enfants" de la nation). Dans l'article "COLLEGE" de l'Encyclopédie, il critiquait déjà la tradition médiévale des universités française où on n'apprend que "deux langues mortes qui ne sont utiles qu'à un très petit nombre de citoyens.", et le Plan souligne l'archaïsme de la métaphysique aristotélicienne, avec ses principes sans fondement sur "l'essence, l'existence, la distinction des deux substances, des thèses aussi frivoles qu'épineuses, les premiers éléments du scepticisme et du fanatisme", alors que les sciences naturelles y sont totalement absentes : "pas un mot d'histoire naturelle ; pas un mot de bonne chimie..moins encore d'anatomie ; rien de géographie." Par ailleurs, on n'y enseigne pas le droit contemporain mais le droit romain.

L'école de Diderot exclut totalement les femmes. Il offre des bourses aux enfants mâles les plus défavorisés, mais les préjugés de classe freinent ou empêchent l'éducation des plus humbles, les connaissances "primitives" étant réservées à  "tous les états" (autrement dit les classes sociales), tandis que "les secondaires ne sont propres qu'à l'état qu'on a choisi.", c'est à dire, comme chez Condorcet, une éducation des plus simples pour les paysans ou les ouvriers, qui n'auraient besoin d'apprendre que très peu de choses pour exercer leur métier. L'enseignement a aussi de solides visées morales, il prépare les enfants à être de bons citoyens, de bons sujets de la tsarine, en conduisant " les esprits à tout ce qu'il [lui] plaira, sans avoir l'air de les contraindre", il les forme à être de bonnes personnes et de bons croyants, "vertueux et éclairés".

"Le sauvage perd cette férocité des forêts qui ne reconnaît point de maître, et prend à sa place une docilité réfléchie qui le soumet et l’attache à des lois faites pour son bonheur."

"Les sauvages font des voyages immenses sans se parler, parce que les sauvages sont ignorants."

Aigle de l’université de Paris, je vais vous le dire : il s’agit de donner au souverain des sujets zélés et fidèles, à l’empire des citoyens utiles ; à la société des particuliers instruits, honnêtes et même aimables ; à la famille de bons époux et de bons pères ; à la république des lettres quelques hommes de grand goût, et à la religion des ministres édifiants, éclairés et paisibles. 

Une université est une école dont la porte est ouverte indistinctement à tous les enfants d’une nation et où des maîtres stipendiés par l’État les initient à la connaissance élémentaire de toutes les sciences.

Les parents d’un enfant né dans la pauvreté obtiennent d’une réprimande peu ménagée ce que les caresses d’un père opulent, les larmes d’une mère ne pourraient obtenir d’un enfant corrompu par l’assurance d’une grande fortune. Les efforts du premier se soutiennent par la sévérité dont on châtie sa négligence ou sa paresse. Sans cesse averti du sort qui l’attend s’il ne profite pas du temps et des maîtres, une menace réitérée l’aiguillonne. 

Tous les états n’exigent pas la même portion des connaissances primitives ou élémentaires qui forment la longue chaîne du cours complet des études d’une université. Il en faut moins à l’homme de peine ou journalier qu’au manufacturier, moins au manufacturier qu’au commerçant, moins au commerçant qu’au militaire, moins au militaire qu’au magistrat ou à l’ecclésiastique, moins à ceux-ci qu’à l’homme public.

Moins il y a d'opulence autour du berceau de l'enfant qui naît, mieux les parents conçoivent la nécessité de l'éducation ; plus sérieusement et plus tôt l'enfant est appliqué

Ces bourses seront mises au concours public ou accordées à un mérite constaté par un examen rigoureux. Il ne faut pas perdre du temps et des soins à cultiver l’esprit bouché d’un enfant à qui la nature n’a donné que des bras qu’on enlèverait à des travaux utiles.

L’homme marié aura son logement au dehors ; point de femmes dans un collège ; le mélange des deux sexes ne tarde point à y introduire les mauvaises mœurs et la division. 

Madame, avant que de jeter les yeux sur votre plan d’éducation, j’ai voulu savoir quel serait le mien. Je me suis demandé : Si j’avais un enfant à élever, de quoi m’occuperais-je d’abord ? serait-ce de le rendre honnête homme ou grand homme ? et je me suis répondu : De le rendre honnête homme. Qu’il soit bon, premièrement ; il sera grand après, s’il peut l’être. (...)  Je me suis demandé comment je le rendrais bon ; et je me suis répondu : En lui inspirant certaines qualités de l’âme qui constituent spécialement la bonté. Et quelles sont ces qualités ? La justice et la fermeté.

Diderot,  Plan d'une Université pour le gouvernement de Russie, 1775.

       Condorcet     :  Nous verrons au chapitre de la Révolution française que Condorcet partagera avec ses amis Girondins, pour la plupart adeptes de l'économie libérale, un bon nombre d'idées inégalitaires tant sur le plan  politique que social, là où les Montagnards, à l'opposé, seront, dans l'ensemble, plus démocratiques. Ainsi, Condorcet proposera sur l'éducation un projet de réforme de l'instruction publique en 1792 où transparaît, comme chez Diderot, encore très clairement ses positions idéologiques bourgeoises et inégalitaires de classe, oùles écoles secondaires sont destinées aux enfants dont les familles peuvent se passer plus longtemps de leur travail, et consacrer à leur éducation un plus grand nombre d’années, ou même quelques avances" pendant que "Les cultivateurs, à la vérité, en sont réellement exclus lorsqu’ils ne se trouvent pas assez riches pour déplacer leurs enfants ; mais ceux des campagnes, destinés à des métiers, doivent naturellement achever leur apprentissage dans les villes voisines, et ils recevront, dans les écoles secondaires, du moins la portion de connaissances qui leur sera le plus nécessaire". 

 

Rapport sur l’organisation générale de l’instruction publique, Comité d’instruction publique, séances  des 20 et 21 avril 1792 de l’Assemblée nationale.

Diderot,  en partie, peut-être, par le fait d'avoir cotoyé des gens d'origines diverses, n"avait pas le mépris d'un Voltaire pour la condition  populaire. Nous l'avons vu, sa mentalité bourgeoise l'empêchait de désirer l'égalité sociale et lui faisait habiller la pauvreté des antiques vertus du Ploutos,  mais il avait conscience du caractère injuste des différences de classes. Si beaucoup de penseurs de son temps vilipendaient, nous l'avons vu, les pauvres vivant de charité, Diderot quant à lui avait pour eux une certaine compréhension, voire complicité :

"Chez Diderot, la misère et le déclassement peuvent même expliquer le vol des très riches par les plus pauvres comme une forme ironique de restitution (Le Neveu de Rameau) ; ils peuvent justifier la contre- bande pourtant punie de mort sous l’Ancien Régime (Les Deux amis de Bourbonne) ; ils peuvent enfin tenter les brigands de Calabre et par-delà, tous ceux qui rêvent à une forme d’anarchie sociale et politique (Le Supplément au Voyage de Bougainville)"  (Pujol, 2019).

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

    

 

CHAIGNEAU  Marcel, 1988, "Les apothicaires de la famille de Voltaire", Revue d'Histoire de la Pharmacie  Année 1988  279  pp. 355-360.

https://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1988_num_76_279_3002

 

EHRARD Jean, 2015, "Lumières et esclavage, Bernard Gainot, Marcel Dorigny, Jean Ehrard, Alyssa Goldstein Sepinwall", dans Annales historiques de la Révolution française 2015/2 (n° 380)

https://www.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2015-2-page-149.htm#re0no0

FARGE Arlette, "le corps au travail". La Revue du praticien, vol 58, février 2008.   

KAFKER Frank Arthur et LE HO Alain,. "L'Encyclopédie et le cercle du baron d'Holbach", In: "Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie", n°3, 1987. pp. 118-124.

https://www.persee.fr/doc/rde_0769-0886_1987_num_3_1_927

OHASHI Kantaro, ​2015, "L'enjeu philosophique de la pauvreté chez Diderot",  ISECS 2015, Rotterdam, Pays-Bas, Fourteenth International Congress for Eighteenth-Century Studies
 

POMEAU René, 1971, "Le jeu de Voltaire écrivain",  in "Le Jeu au XVIIIe siècle" , colloque d'Aix-en-Provence, 30 avril, 1er et 2 mai 1971.  

 

PUJOL Stéphane 2019,, « Diderot et l’argent », Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie 

http://journals.openedition.org/rde/6187

 

ROCHE Daniel, 1987, "Paris capitale des pauvres : quelques réflexions sur le paupérisme parisien entre XVIIe et XVIIIe siècle". Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes, tome 99, n°2. 1987. pp. 829-859

http://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5110_1987_num_99_2_2934

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https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01080534/document