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         D'AIL

      & DE

         RACINES »

Naissance du libéralisme,  La France ( 2 ) 

Louis Le Nain (1593 - 1648), La Charrette, huile sur toile,1641, détail, Musée du Louvre.

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Pierre Le Pesant de Boisguilbert  (1646 - 1714)

            Les États Polis et Magnifiques

"La condamnation que Dieu prononça contre tous les hommes en la personne du premier, de ne pouvoir à l'avenir, après son péché, vivre ni subsister que par le travail et à la sueur de leur corps ne fut ponctuellement exécutée que tant que l'innocence du monde dura, c'est-à-dire tant qu'il n'y eut aucune différence de conditions et d'états ; chaque sujet était son valet er son maître et jouissait des richesses et des trésors de la terre à proportion que l'on avait personnellement le talent de les faire valoir ; toute l'ambition et tout le luxe se réduisaient à se procurer la nourriture et le vêtement. Les deux premiers ouvriers du monde, qui étaient en même temps les deux monarques, se partagèrent ces deux métiers ; l'un laboura la terre pour avoir des grains, et l'autre nourrit des troupeaux pour se couvrir, et l'échange mutuel qu'ils pouvaient faire les faisait réjouir réciproquement du travail de l'un et de l'autre.

Mais, le crime et la violence s'étant mis, avec le temps, de la partie, celui qui fut le plus fort ne voulut rien faire, et jouir des fruits du travail du plus faible, en se rebellant entièrement contre les ordres du Créateur ; et cette corruption est venue à un si grand excès, qu'aujourd'hui les hommes sont entièrement partagés en deux classes, savoir l'une qui ne fait rien et jouit de tous les plaisirs, et l'autre, qui travaillant depuis le matin jusqu'au soir, se trouve à peine en possession du nécessaire, et en est même souvent privée entièrement. "

Boisguilbert, "Dissertation sur la nature des richesses de argent et des tributs", chapitre III, 1707 

Nonobstant des principes théologiques très partagés alors, le récit fantaisiste de Boisguilbert, qui est souvent considéré comme le  père  de l'économie libérale française, a au moins le mérite de parvenir à une conclusion réaliste : l'inégalité sociale profonde entre deux classes principales d'êtres humains s'est creusée au fil des siècles par l'usage de la force, la violence, auxquelles il faudrait ajouter la cupidité, la ruse ou la manipulation, associées au principe de l'héritage, qui augmente significativement ces inégalités de richesse. C'est un point capital pour tous ceux qui, nous l'avons déjà évoqué, s'opposeront à ce principe de propriété construit, institué au cours des siècles sur de tels fondements inéquitables :

"Aux libres associations quasi-égalitaires de l'âge de pierre, succèdent les associations forcées inégalitaires  de l'âge de fer, qui ne sont plus que des agrégations établies violemment sur l'appropriation des richesses et le travail forcé des pauvres pour les riches. Chasse et pêche reculent devant l'élevage, l'agriculture et l'industrie. Les forêts déboisées font place aux campagnes et aux villes, où l'amour de soi au service de l'instinct de conservation cède le pas à l'amour-propre corrélatif à la volonté de puissance, d'appropriation et d'asservissement d'autrui."

 

Jacques Aumètre, "Rousseau anticipateur-retardataire", ouvrage collectif, PUL et l'Harmattan, 2000.

    père...    :   Gilles Dostaler, Pierre Le Pesant, sieur de Boisguilbert, père de l’économie libérale en France, 01/10/2009, ALTERNATIVES ECONOMIQUES N°284

https://www.alternatives-economiques.fr/pierre-pesant-sieur-de-boisguilbert-pere-de-leconomie-liberale-franc/00039473

Les nombreuses guerres de conquête, d'Alexandre à Napoléon, par exemple, permettent aux conquérants de piller d'immenses régions, en particulier en tonnes d'or, de doter des généraux, des prêtres, des cadres divers, et au-delà, leurs parentèles, qui formeront pour des générations et des générations une élite privilégiée matériellement et culturellement. Les Royaumes Francs, Wisigoths, Saxons, etc. se constituent par pillages et appropriations successives, de biens, de maisons, de terres, de villes,  qui vont former un domaine patrimonial (al-od, en franque, qui donnera le français "alleu" : propriété, domaine libre), que tour à tour ils aliènent, dépouillent (en soldes de terre ou feh-ods, qui donnera le français féodal).  

Comme chez les penseurs anglais (nous l'avons vu en particulier chez Adam Smith), Boisguilbert intègre à sa fiction sociale la complémentarité des deux classes, mutuellement bénéfiques : 

 

"La Providence a voulu qu'en France les riches et les pauvres se fussent mutuellement nécessaires pour subsister, puisque les premiers périraient avec toutes leurs facultés et possessions, qui ne sont originairement autre chose que les terres (…) si  les seconds, c'est-à-dire les pauvres, ne leur prêtaient pas le secours de leurs bras pour mettre ces biens en valeur ; comme par réciproque si la terre donnait ses richesses d'elle-même, sans aucune contrainte, au lieu de ne nourrir et de ne payer les hommes, comme elle fait, qu'à proportion de leur travail, et selon la sentence prononcée de la bouche de Dieu même après le péché d'Adam, il arriverait que tous ceux qui n'auraient aucun fonds seraient absolument hors d'état de subsister ; et ainsi l'intérêt de ces deux conditions, le riche et le pauvre, est d'être dans un perpétuel commerce."

Boisguilbert, "Traité de la nature culture commerce et intérêt des grains", chapitre 3, 1707

Raisonnements fallacieux de part et d'autre, qui prétend à l'intérêt mutuel des deux classes, comme si riches et pauvres, complémentaires, se rendaient un service équivalent. Ainsi, chez Boisguilbert, les riches ont besoin des pauvres qui tirent de la terre leurs richesses par leur travail comme les pauvres ont besoin des riches, parce que ces derniers sont propriétaires de la terre ("les fonds") qui, si elle produisait toute seule par magie, interdirait aux pauvres de travailler, donc de vivre.  Ce que l'auteur appelle la réciproque n'en est pas du tout une, nous le voyons bien, car dans les deux cas, c'est de la seule propriété  de la terre que le propriétaire tire les fruits du travail de l'ouvrier, et non pas de son travail propre. 

Boisguilbert n'imagine donc pas autre chose que le système de classes pour faire fonctionner l'économie, des classes intangibles, bien sûr, où il n'est pas question que les pauvres puissent espérer sortir de leur condition, mais seulement un soulagement de leurs peines, ce que semblent défendre les propositions de l'auteur d'impôts sur le revenu ou allègements de diverses taxes  : tailles (taxes pour la protection du seigneur), aides (taxes perçues sur les boissons), douanes.  Le maréchal Vauban a discuté de tout cela avec Boisguilbert et, à première vue, ils paraissent d'accord sur ce point, en témoigne le projet de dîme royale déjà cité, sorte de taxe proportionnelle au revenu que le maréchal ne parviendra pas à établir. On lit ici ou là que Vauban était novateur en terme de justice fiscale. Ce n'est pas le cas, et il suffit de lire attentivement son projet pour comprendre que c'est plutôt un projet de bouclier fiscal avant l'heure, avec exonération pour les privilégiés de rentes foncières, royales,  ou autres produits financiers.   (Touzery, 2012) 

Une fois encore, Vauban, comme les autres privilégiés, n'a aucune intention de renverser l'ordre inégal, bien établi, des classes sociales, pas plus que Boisguilbert, dont le dispositif n'est pas d'enrichir le pauvre, mais d'assurer sa subsistance, permettre qu'il ne tombe pas dans la misère et qu'il continue de travailler à l'opulence des riches, et tous ne doivent viser qu'un seul objectif, le profit. On se remet alors dans les pas de Smith  :

"La nature donc, ou la Providence, peut seule faire observer cette justice, pourvu encore une fois que qui que ce soit autre ne s'en mêle ; et voici comme elle s'en acquitte. Elle établit d'abord une égale nécessité de vendre et d'acheter dans toutes sortes de trafics, de façon que le seul désir de profit soit l'âme de tous les marchés, tant dans le vendeur que dans l'acheteur ; et c'est à l'aide de cet équilibre ou de cette balance, que l'un et l'autre sont également forcés d'entendre raison, et de s'y soumettre."

Boisguilbert, Dissertation..., ch. I

 

"En quoi le prince et les personnes mêmes, qui, sur deux cents setiers de récoltes, n'en veulent payer que quatre, pour laisser contribuer un misérable de trente sur vingt, prennent tout à fait le change, bâtissant absolument leur ruine, comme on fera voir, dans un chapitre particulier des véritables richesses, où l'on montrera que ces personnes puissantes y auraient gagné si elles avaient voulu contribuer aux impôts de cinquante setiers sur les deux cents mentionnés, et feront même un profit considérable quand elles en voudront user de la sorte et ne pas abîmer un malheureux dont le maintien fait l'opulence des riches, quoique ce soit la chose qu'ils conçoivent le moins, qu'il ne peut être détruit sans rendre sa perte commune à tout l'État."

Boisguilbert, Dissertation..., ch. III

On n'abîme pas le malheureux, c'est-à-dire qu'on n'améliore pas significativement sa condition mais on évite qu'il passe de pauvre à miséreux. On fait qu'il se maintienne, pas qu'il se développe, pour qu'il puisse continuer de faire tourner le commerce et le profit. Ce qu'il explique d'une autre façon en mettant en garde les riches de ne pas voir l'argent, comme une fin, mais comme un moyen, en particulier pour conserver le nécessaire à leurs bêtes de somme, pour qu'elles soient en état de travailler, donc de leur rapporter plus de richesses encore.

"Les premières matières redoublent son ardeur pour consumer le reste, et l'anéantissement de biens effroyables qu'il cause, incommodant les plus riches, fait que la quote-part de ce déchet sur les misérables est la suppression de leur nécessaire, dont qui que ce soit ne peut être privé sans le dépérissement entier du sujet, ce qui n'est que trop connu. Après cela les hommes ne sont-ils pas, sans comparaison, comme les bêtes, et surtout les chevaux ? Qui ferait travailler continuellement un cheval sans lui donner que le quart de sa nourriture nécessaire, n'en verrait-il pas incontinent la fin ?"

 

Dissertation… Ch V

Si le pauvre avait peu de moyens de défendre ses intérêts, accablé aussi bien matériellement qu'intellectuellement, le riche en avait beaucoup plus pour poursuivre les siens, en particulier pour calculer au plus juste la rétribution du pauvre, n'hésitant pas, déjà, à manier le chantage à l'emploi  :

"Le salaire ne peut jamais baisser au-dessous de ce qu'il faut à un homme de travail pour se nourrir, autrement il ne travaillerait pas. Mais comme la masse des salaires est proportionnée au désir que les Propriétaires et les Cultivateurs ont de faire travailler, les Salariés seront exposés à manquer de travail toutes les fois qu'il y aura plus de Salariés que cette masse n'en pourra soudoyer au plus bas prix possible."

Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743 - 1794),  réflexions sur le commerce des bleds, 1776

Pourtant, coûte que coûte, Boisguilbert, comme d'autres auteurs dits libéraux, tente de persuader le lecteur que le pauvre et le riche sont dans le même bateau et poursuivent le même but : s'enrichir.  Dès les premiers mots de la dissertation :

 "Tout le monde veut être riche, et la plupart ne travaillent nuit et jour que pour le devenir ; mais on se méprend pour l'ordinaire dans la route que l'on prend pour y réussir."

Boisguilbert, Dissertation..., ch. 1

Non, tout le monde ne veut pas être riche, loin de là, et c'est ce que les riches ont beaucoup de mal à comprendre, jusqu'aujourd'hui. Non tout le monde n'est pas obsédé par l'argent et le profit. Le peuple qui s'est exprimé au travers les cahiers de doléance, nous le verrons, en est un vivant exemple, tout comme Jean-Jacques Rousseau lui-même.

"Tout le monde sait ce que c'est que d'être misérable, puisque chacun travaille depuis le matin jusqu'au soir pour ne le point devenir".

(Dissertation..., ch V)

Nous le voyons encore, les promoteurs du libéralisme économique ne sont pas avares d'arguties, dont les plus culottés n'ont aucun scrupule à soutenir que le pauvre n'est pas pauvre, ou encore que le riche travaille sans relâche pour échapper à la misère, et que les deux se rendent des services mutuels  dans leur intérêt commun bien compris.

C'est ainsi que Boisguilbert prétendra que la cherté ou l'avilissement des prix du grain, "ruinaient également les riches et les pauvres", ou que le laboureur et son maître "ne sont qu'une seule et même chose, et ne forment qu'un intérêt commun" au prétexte qu'ils "achètent de toutes les professions de la vie".  Il est loin d'être le seul libéral à jouer de cet artifice :

"Je viens enfin à l’article des blés. Je suis laboureur, et cet objet me regarde. (…)  Nous partîmes donc mon compagnon et moi, et nous revînmes cultiver nos champs ; "

Voltaire, Diatribe à l'auteur des Ephémérides, 1775  ("Les Ephémérides du Citoyen" est un journal fondé par l'abbé Nicolas Baudeau où,  de 1765 à 1792, les Physiocrates font paraître des  articles.)

Ainsi, il faut un "commerce continuel", que l'on forme "une chaîne d'opulence" pour que "tout le monde y trouve pareillement son compte",  à condition de laisser la nature agir librement, nous dit l'économiste : "Mais c'est à la nature seule à y mettre cet ordre, et à y entretenir la paix ; toute autre autorité gâte tout en voulant s'en mêler, quelque bien intentionnée qu'elle soit" (Dissertation..., ch V)  ou dit autrement : " la nature et la Providence qui se sont chargés de maintenir la justice dans ces rencontres" (Factum...). Ce qui pouvait peut-être se régler facilement à deux métiers, dans "l'état naturel", ne l'est plus du tout, dans les "Etats polis et magnifiques"  à "deux cents professions", aux multiples comportements devant l'argent : thésaurisation qui interrompt le flux monétaire, accumulation au détriment des biens, etc. etc. La "main invisible" d'Adam Smith s'agite déjà chez Boisguilbert, avec sa cohorte d'intérêts individuels qui concourent au final, avec une belle rasade de poudre de perlimpinpin, à l'utilité et l'harmonie commune.

"Tout le commerce de la terre […] ne se gouverne que par l’intérêt des entrepreneurs qui n’ont jamais songé à rendre service ni à obliger ceux avec qui ils contractent […] et tout cabaretier qui vend du vin aux passants n’a jamais eu l’intention de leur être utile ni les passants qui s’arrêtent chez lui à faire voyage de crainte que ses provisions ne fussent perdues […] c’est cette utilité réciproque qui fait l’harmonie du monde."

Boisguilbert, Factum de la France, 1706

C'est un thème bien compris par Nicole, et on voit ici très bien que beaucoup de ce qu'on attribue à Smith a été écrit presque un siècle avant :

"il faut considérer que les hommes étant vides de charité par le  dérèglement du péché, demeurent néanmoins pleins de besoin, et sont dépendants  les uns des autres dans une infinité de choses. La cupidité a donc pris la place de  la charité pour remplir ces besoins, et elle le fait d’une manière que l’on n’admire  pas assez, et où la charité commune ne peut arriver.  (…)  Quelle charité serait-ce que de bâtir une maison toute entière  pour un autre, de la meubler, de la tapisser, de la lui rendre la clé à la main ? La cupidité le fera gaiement. Quelle charité d’aller quérir des remèdes aux Indes, de s’abaisser aux plus vils ministères, et de rendre aux autres les services les plus bas et les plus pénibles ? La cupidité fait tout cela sans s’en plaindre."

Pierre Nicole, De l’éducation d’un prince. Divisée en trois parties, dont la dernière contient divers Traités utiles à tout le monde, Ve Charles Savreux, 1670, p. 203 et s.

Créer des consommateurs, poser le libre-échange à la base du commerce et de la création de richesses (suivant en cela, Montchrétien), mettre les acteurs en concurrence, Boisguilbert est un des premiers libéraux à avoir posé les bases de l'économie libérale, en présentant le marché comme un "combat continuel", "violent et extrême", "où les parties se font continuellement la guerre", une guerre équilibrée si les protagonistes se combattent "à armes égales" (Boisguilbert, Traité sur la nature des grains).  Tous les gros points d'achoppement du projet de société économique des libéraux sont exposés là, et avant tout, une tromperie fondamentale qui persistera jusque de nos jours : Il n'y a pas du tout égalité des armes, justement, et cette différence primordiale de capital culturel et social entre les individus, comme le démontrera Bourdieu, est un handicap majeur des pseudo-démocraties. La vision de la vie sociale comme un combat perpétuel, des forts contre des faibles, opposé à une vision coopérative, associative des individus en est une autre. Non seulement les promoteurs du libéralisme fondent leur système économique sur une division sociale profonde, mais il est censé être indépendant, autonome, capable, après toutes les terribles batailles livrées entre les volontés égoïstes, de parvenir magiquement à un bien-être commun, par une sorte de balance, d'équilibre du marché.  La "main invisible", bien sûr, est déjà là. 

 

 

Richard Cantillon (1680 - 1734)

Le concours du meilleur pauvre

Banquier, financier, il va donner comme Boisguilbert de l'épaisseur à ce nouvel "entrepreneur" (terme en usage déjà avant lui),  qui prend des risques faces aux incertitudes du marché. Comme beaucoup de libéraux, il ne discute pas l'ordre intangible des classes sociales, où "il n'y a que le Prince et les propriétaires des terres qui vivent dans l'indépendance ; tous les autres ordres et tous les habitants sont à gages certains ou incertains, tels les entrepreneurs."  Ses projets de société sont bien entendus bien différents selon qu'il s'agisse de telle ou telle catégorie sociale   :

"On pourra voir dans le Supplément les calculs de la terre nécessaire pour la subsistance d’un homme, dans les différentes suppositions de sa manière de vivre. On y verra qu’un Homme qui vit de pain, d’ail & de racines, qui ne porte que des habits de chanvre, du gros linge, des sabots, & qui ne boit que de l’eau, comme c’est le cas de plusieurs Païsans dans les Parties méridionales de France, peut subsister du produit d’un arpent & demi de terre de moïenne bonté, qui rapporte six fois la semence, & qui se repose tous les trois ans. D’un autre côté, un Homme adulte, qui porte des souliers de cuir, des bas, du drap de laine, qui vit dans des Maisons, qui a du linge à changer, un lit, des chaises, une table, & autres choses nécessaires, qui boit modérément de la biere, ou du vin, qui mange de la viande tous les jours, du beurre, du fromage, du pain, des legumes, &c. le tout suffisamment, mais modérément, ne demande guere pour tout cela, que le produit de quatre à cinq arpens de terre de moïenne bonté. Il est vrai que dans ces calculs, on ne donne aucune terre pour le maintien d’autres Chevaux, que de ceux qui sont nécessaires pour labourer la terre, & pour le transport des denrées, à dix milles de distance."

Richard Cantillon, Essai sur la nature du commerce en général, vers 1720, publié en 1755.

 

Un bon projet de société, comme chez Boisguilbert, assure la subsistance du paysan, au minimum misérable, selon Cantillon, au mieux avec une nourriture et des habits améliorés. Tout cela sous la houlette des propriétaires terriens qui, s'ils "avaient à cœur la multiplication des hommes" encourageraient "les paysans à se marier jeunes et élever des enfants, par la promesse de pourvoir à leur subsistance, en destinant les terres uniquement à cela." En bon capitaliste, Cantillon préfèrerait bien sûr que le coût de la main d'œuvre soit la moins élevée possible :

 "La multiplication des Hommes peut être portée au plus loin dans les Païs où les Habitans se contentent de vivre le plus pauvrement & de dépenser le moins de produit de la terre ; mais dans les Païs où tous les Païsans & Laboureurs sont dans l’habitude de manger souvent de la viande, & de boire du vin, ou de la biere, &c. on ne sauroit entretenir tant d’Habitans. (op.cité)

Mais le sujet de Cantillon est le commerce, et la question de savoir, au fond, si une grande masse de travailleurs pauvres est préférable à un plus petit nombre plus aisé ne l'intéresse pas, même s'il a déjà esquissé sa réponse pour une grande partie de la population :

"C’est aussi une question qui n’est pas de mon sujet de savoir s’il vaut mieux avoir une grande multitude d’habitants pauvres et mal entretenus, qu’un nombre moins considérable, mais bien plus à leur aise ;"            (op.cité)

Ouvrage après ouvrage, nous nous apercevons à quel point il y a un monde paysan, ouvrier, qui vit au gré des volontés d'un monde riche et puissant qui pense le monde pour lui, le soumet à son  organisation, ses règles, son commerce, cherche un savant équilibre entre pauvreté supportable pour les uns et optimisation maximum des richesses pour les autres. C'est une problématique centrale du capitalisme moderne naissant, tout aussi brûlante hier qu'aujourd'hui.

Et Cantillon en est un vivant exemple, lui le banquier, l'entrepreneur qui connaît bien des manières de gagner de l'argent autrement que de trimer dans un champ ou dans une mine d'argent. Par exemple en suivant l'exemple du brillant aventurier John Law, qui a su persuader en 1716 le Régent de France, Philippe d'Orléans, de l'efficacité du système qu'il avait mis au point pour redresser l'économie du pays. D'abord, créer une banque qui va émettre du papier monnaie, garanti par l'Etat et remboursable en or à tout moment.  Ce sera la première banque centrale du monde, créant donc une masse de monnaie purement virtuelle, sans aucun lien avec l'économie réelle et ne créant donc aucune richesse. Ensuite, créer une Compagnie des Indes qui aura le monopole du commerce avec la Louisiane (qui occupait quasiment la moitié des Etats-Unis d'aujourd'hui)  et les Colonies, au travers de la Compagnie de Mississipi, et dont les actions seront vendues aux bourgeois avant d'être cotées. Et ce n'est pas avec ses stocks d'or représentant 5% du papier émis  que la Banque Royale peut espérer  rembourser ses  actionnaires. Sous le coup des agiotages et de la spéculation forcenée, la première bulle financière mondiale finit donc  par éclater et le système s'écroule.

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Et ce n'est pas parce que le système de Law a, une fois n'est pas coutume, plutôt pénalisé des petits rentiers, et soulagé (ponctuellement) une partie plus humble de la population, qu'il faut applaudir tous les magiciens de la monnaie qui ont continué d'inspirer les dirigeants du monde. Et c'est tout particulièrement dans le domaine financier qu'on peut toucher du doigt comment la recherche du profit est tout bénéfice pour ceux dont l'intérêt porte loin de la simple subsistance et qui, de plus, connaissent le mieux les rouages du système économique. Cantillon est parmi ces privilégiés, au cœur du système, et comprend qu'il pourra faire fortune en dormant, en vendant à découvert des titres de la Compagnie des Indes, dont les titres passeront  en un an de 20000 à… 800 livres.  D'un côté on donne des leçons de vertu, et de l'autre on s'empare de tout ce que le système produit de pernicieux. L'inflation en fait partie, et ce qu'on appelle "l'effet  Cantillon" ne manque pas de sel, en ce qu'une fois encore, c'est un acteur et bénéficiaire du système qui interpelle sur ses profonds dysfonctionnements. Cantillon lui-même, en effet, montre que l'introduction en Europe de l'or des Conquistadores a provoqué une inflation très progressive, augmentant (et enrichissant) chez les fournisseurs des cours espagnole et portugaise le prix des armes, des objets de luxe, etc. pendant que les prix agricoles stagnaient, au détriment des paysans.

 

René Louis Voyer de Paulmy,

marquis d'Argenson,   (1694 - 1757)

«Laissez libre, et tout ira bien»

Quand Marc-Antoine Legrand, crée son Plutus en  1720, ses emprunts à la pièce grecque se doublent d'interrogations sur les turbulences financières du moment. Ce que souligne une notice consacrée à l'œuvre, rédigée par René Louis Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson (1694-1757), qui deviendra ministre des affaires étrangères sous Louis XV : "Alors les fortunes mississippiennes étaient dans leur règne, et on montre ici les usages bons et mauvais qu’on peut faire des présents subits de Plutus". Le mot du marquis pointe précisément du doigt les banques et les établissements de Law, rue Quincampoix à Paris, emblèmes du nouveau capitalisme spéculatif. D'argenson, célèbre par la formule du "laissez-faire", s'intéresse de près à l'économie, et ses réflexions reflètent  largement la pensée économique de tous nos auteurs libéraux :

"Les disettes de froment viennent en France d’autre chose : c’est du monopole et des précautions abusives que prend le gouvernement. Laissez libre, et tout ira bien."

Mémoires, 1740, éd. Jannet, t. V, p.136

« Qu’on laisse donc faire, et il n’arrivera jamais de disette de blé dans un pays où les ports seront ouverts ; les étrangers, par l’appât du gain, préviendront vos besoins, et feront par là ouvrir les greniers des monopoleurs. »     (Gouvernement de la France, p.191)

"Le retranchement des obstacles est tout ce qu’il faut au commerce (…) il ne faut à l'état "que de bons juges, la punition du monopole, une égale protection à tous les citoyens, des monnaies invariables, des chemins et des canaux."            (op. cité, p 112).

Et, encore une fois, la recherche des intérêts individuels rejoindra  l'intérêt général :

"Chacun sent son intérêt, chacun prend les mesures qui lui sont profitables, c’est dans cet accord général que nous découvrons la vérité."

 

(Mémoires, éd. Jannet, p.383) 

 " Laissez les faire, et vous observerez que là où l’on suit le mieux cette maxime, tout s’en ressent. Dans les Républiques, les patrimoines particuliers engraissent et fleurissent ; chacun y jouit de son bien ; on y voit prospérer les arts utiles. Il en est de même dans nos pays d’État : tout ce qui échappe à l’autorité et laisse l’action de l’homme plus libre, prend son essor et fructifie." 

 (Mémoires)

Source des textes d'Argenson :

 https://www.institutcoppet.org/2013/11/18/le-marquis-dargenson-et-le-laissez-faire

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

    

 

CHAIGNEAU  Marcel, 1988, "Les apothicaires de la famille de Voltaire", Revue d'Histoire de la Pharmacie  Année 1988  279  pp. 355-360.

https://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1988_num_76_279_3002

 

EHRARD Jean, 2015, "Lumières et esclavage, Bernard Gainot, Marcel Dorigny, Jean Ehrard, Alyssa Goldstein Sepinwall", dans Annales historiques de la Révolution française 2015/2 (n° 380)

https://www.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2015-2-page-149.htm#re0no0

KAFKER Frank Arthur et LE HO Alain,. "L'Encyclopédie et le cercle du baron d'Holbach", In: "Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie", n°3, 1987. pp. 118-124.

https://www.persee.fr/doc/rde_0769-0886_1987_num_3_1_927

POMEAU René, 1971, "Le jeu de Voltaire écrivain",  in "Le Jeu au XVIIIe siècle" , colloque d'Aix-en-Provence, 30 avril, 1er et 2 mai 1971.  

 

ROCHE Daniel, 1987, "Paris capitale des pauvres : quelques réflexions sur le paupérisme parisien entre XVIIe et XVIIIe siècle". Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes, tome 99, n°2. 1987. pp. 829-859

http://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5110_1987_num_99_2_2934

 

ROMAN Diane, 2002,  "Le droit public face à la pauvreté", LERAP - Laboratoire d'études et de recherches sur l'action publique

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01080534/document

TOUZERY Mireille, 2012, "Vauban, auteur ingénu du bouclier fiscal", membre du Centre de recherche en histoire européenne comparée, CRHEC), Université Paris-Est Créteil,   Gestion  et Finances Publiques

https://www.academia.edu