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 La guerre de Vendée : un génocide ?  

                       Portrait de François-Noël Babeuf

         dessin d'Henri Rousseau, gravure d'Émile Thomas,

  Grands hommes et grands faits de la Révolution française            (1789-1804)" d'Augustin Challamel et Désiré Lacroix,

 

     Editions Furne, Jouvet & Cie, Paris, Magasin Pittoresque,

                                      1889

C'est Jean-Louis Carra (voir : Gracchus Babeuf : Du système de dépopulation), d'après  son contemporain Mercier du Rocher, qui aurait forgé le terme de "guerre de Vendée" (André-Charles-François Mercier du Rocher, Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre de Vendée, Loudéac, Y. Salmon, 1989, p. 157).  Les insurrections vendéennes sont "une lutte qui bouleversa dix départements, mit en danger la Convention, et se prolongea près d’un demi-siècle... Née, en effet, au début de 1790, de la Constitution civile du clergé, elle survécut au traité entre Charette et la République, mais s’éteignit bientôt faute de combattants. Elle se ralluma en l’an VIII sous l’action lointaine et persévérante des émigrés, pour céder rapidement au soleil de la liberté religieuse. Mais, à la fin de l’Empire, les incessants appels d’hommes remirent un moment la Vendée sur pied. Waterloo la fit rentrer dans l’ordre." (Gabory, 2015 : 7-9).  Rappelons que les guerres civiles de cette époque ne sont pas propres à la Vendée, et que ce qui s'y passe "n'est pas différent - sauf en intensité - de ce qui a lieu ailleurs, dans le Sud-Est marqué par les guerres civiles de 1790 à 1815, dans la Bretagne chouanne, dans la Lozère réfractaire ou encore dans l'Alsace réticente" (Martin,  1997).  Cette guerre de Vendée prend en grande partie sa source dans les causes économiques et sociales, comme la révolution de 1788/89 dont elle est issue  :

"L'insurrection cléricale et royaliste, qui éclate le 10 mars 1793 dans le département de la Vendée et les départements limitrophes, n'est que la manifestation suprême, l'épisode le plus redoutable des résistances et des mécontentements qui travaillaient les masses populaires dans toute la France. La fermentation fut, en effet, à peu près générale et partout elle eut en premier lieu des causes d'ordre économique et social. Les raisons d'ordre politique et religieux ne vinrent qu'ensuite, comme le corollaire des premières."  

(Albert Mathiez, La Révolution Française, Armand Colin, 1922). 

   

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"illustration de L. Dumon, gravée par Andrieux, représentant un prêtre haranguant des soldats vendéens au pied d’un calvaire, illustration reprise, sous la Troisième République, par deux systèmes de propagande violemment antagonistes. Chez un auteur catholique, Crétineau-Joly, la légende montre avec admiration « le prêtre donnant l’absolution avant le combat » ; chez un historien républicain, E. Bonnemère, elle dénonce amèrement « les curés qui soulèvent les paysans ». La gravure est rigoureusement la même, mais, dans le premier cas, elle permet au lecteur de considérer les Vendéens comme d’authentiques martyrs de la foi chrétienne, dans le second, elle les assimile à des rustres mal dégrossis manipulés par de mauvais bergers" (Amalvi, 2010)

La constitution civile du clergé, du 12 juillet 1790, avait contraint l'Eglise à se réorganiser et un décret  du 27 novembre de la même année donnait obligation aux ecclésiastiques de prêter serment de fidélité à cette constitution. Beaucoup d'entre eux refusèrent de s'y contraindre et, par exemple, dans le Finistère, 71 d'entre eux ont été emprisonnés à la maison des Carmes de Brest dès le 28 juin 1791. Elle concernait bien sûr la France entière, et causèrent un peu partout beaucoup des incidents de différentes gravités. Dans le département du Nord par exemple, à l'exception du district d'Avesnes, ce sont les quatre-cinquième des curés et vicaires qui refusèrent de prêter serment (Richard, 1909).  

 

Il s'en suivit des affrontements entre ruraux, qui défendaient les prêtres réfractaires et les autorités révolutionnaires, auxquels se joindront des éléments de la noblesse, et un nouveau décret du 27 mai 1792 attisa encore plus les colères, car il condamne à la déportation en Guyane tous les prêtres insermentés qui auront été dénoncé par vingt citoyens "actifs" (payant une contribution au moins égale à trois journées de travail) de la commune.  Le 22 juillet 1792, la rupture est consommée avec l'arrêté du directoire du département des Deux-Sèvres, ordonnant la levée de bataillons de volontaires pour combattre la coalition de pays qui ont déclaré la guerre à la France : un choix tout à fait relatif car, lors de l'enrôlement du 19 août, les autorités font établir deux listes : une des volontaires, et une autre, de ceux qui refusent "cet acte patriote, afin qu’on les connut bien”  (Paineau, 1992).  Pendant l'été 1792, des soulèvements éclatent, ça et là, en particulier en août, dans  le Châtillonnais et le boccage bressuirais (Deux-Sèvres). Si les griefs religieux sont les détonateurs de la colère dans les campagnes, de nombreuses frustrations les ont auparavant alimentés pour parvenir à une situation de grande exaspération sociale :

 

"Le rachat des droits seigneuriaux et l’établissement de nouveaux impôts directs vont à l’encontre de leurs espérances. Certes, la révolution a supprimé l’ancien système fiscal honni mais elle l’a pratiquement rétabli sous la forme de contributions foncières et mobilières qui, installées à la va-vite, sans préparation sérieuse, se révèlent pesantes et injustement réparties  

La vente des biens nationaux qui aurait pu redistribuer la terre de façon plus juste accroit le mécontentement des paysans. Vendus par lots importants, les biens confisqués leur échappent en presque totalité. En fait c’est la bourgeoisie des villes voisines qui profite de l’aubaine pour accroître ses possessions.

Il en est de même pour le rachat des droits féodaux. De par son coût dissuasif, seuls les propriétaires urbains et de rares paysans aisés exploitent cette possibilité pour dégager leurs biens des rentes seigneuriales dont elles étaient grevées.

Ces premières déceptions accentuent très rapidement un clivage très net entre paysans et bourgeois, ou de façon plus générale, entre rural et citadin. Après s’être partagé les dépouilles du Clergé, les notables des cités, en général des hommes de loi, s’accaparent en plus les responsabilités politiques et deviennent aux yeux des Bocains l’incarnation du nouveau régime."   (Paineau, 1992).  

Des bandes de paysans menées par Delouche, le maire de Bressuire destitué, ou encore l'ancien militaire Gabriel Baudry d’Asson, vont pendant plusieurs jours de village en village, de Moncoutant au Moulin-Cornet, dès le 19 août, brûlant des archives, pillant des maisons de patriotes, les malmenant, ainsi que les prêtres assermentés, sans toute fois attenter à leur vie.

       source :   Paineau, 1992

Les confrontations commenceront le 22 août  près de Châtillon, où un gendarme de Rorthais veut empêcher leur passage et le paie au prix de sa vie, tué par un coup de feu. 

Châtillon est occupée sans combat, les insurgés continuant de piller telle ou telle maison de notable, de brûler des documents administratifs, etc.

 

quand il n'y avait pas de confrontation, comme pendant l'assaut de Bressuire, par exemple, le 24 août, où un émissaire des républicains, le chirurgien Baubeau (Barbault) de la Peyratte, fut tué d'un coup de feu.  A l'inverse, la répression des insurgés par les troupes républicaines sera d'une terrible férocité  :   

 

Madame de la Rochejaquelein note dans ses mémoires: «les gardes nationaux emportèrent comme trophées, au bout de leurs baïonnettes,des nez, des oreilles et des lambeaux de chair humaine »,ce que confirme le républicain Mercier du Rocher: «ce fait est vrai, j'ai fait moi-même jeter dans une fosse du cimetière,par un paysan patriote,une oreille qui lui servait de cocarde ».

Les troubles commencent au moment du décret du 24 février 1793, qui impose à chaque commune une circonscription afin d'arriver à une levée en masse de 300.000 hommes, pour combattre la coalition des monarchies européennes qui avaient décidé de lutter contre la France après la mort du roi Louis XVI, guillotiné le 21 janvier 1793. Ce n'est pas le nombre de chaque conscrit qui pose problème dans chaque village, il n'est pas très élevé, mais une "mesure très impopulaire, résurgence de l’Ancien régime" et qui "a été fortement dénoncée dans les cahiers de doléances du tiers état" (Cabot, 2017). Au Nord de la Loire, dans les régions de Bretagne et du Maine, à défaut d'une armée constituée, les insurgés sont obligés de combattre en utilisant des méthodes de guérilla :  c'est ce qu'on appellera la Chouannerie. Au Sud, confondue souvent dès cette époque avec la Vendée administrative, c'est "la Vendée insurgée ou Vendée militaire,​ qui correspond également à tout ou partie des départements de Loire-Inférieure, Maine-et-Loire et Deux-Sèvres."  (Berton, 2013), qui font partie des provinces de Bretagne, d'Anjou et du Poitou, où agissent différents groupes armés qui n'ont aucune unité. Dès le 19 mars 1793, la Convention établit une mesure répressive, qui ne concerne pas particulièrement la Vendée, mais toutes les "révoltes ou émeutes contre-révolutionnaires qui ont éclaté ou éclateraient à l’époque du recrutement, dans les différents départements de la République, & ceux qui auraient pris ou prendraient la cocarde blanche, ou tout autre signe de rébellion, sont hors de la loi. En conséquence, ils ne peuvent profiter des dispositions des lois concernant la procédure criminelle & l’institution des jurés. II. S’ils sont pris ou arrêtés les armes à la main, ils seront, dans les vingt-quatre heures, livrés à l’exécuteur des jugements criminels, & mis à mort, après que le fait aura été reconnu & déclaré constant par une commission militaire formée par les officiers de chaque division employée contre les révoltés : chaque commission sera composée de cinq personnes prises dans les différents grades de la division soldée ou non soldée." (article I).  La veille, un autre décret faisait aussi encourir la peine de mort à "quiconque proposera une loi agraire ou toute autre subversive des propriétés territoriales, commerciales & industrielles." Il n'y a pas, dès le départ, de systématisation d'une violence d'état contre un groupe humain en particulier  : "Les destructions n’ont jamais été menées contre une population « pour ce qu’elle était », elles ont été incohérentes, aléatoires, liées à la personnalité de tels généraux. Certains représentants en mission ont même réussi à en entraver la marche, parfois simplement pour affirmer leur propre pouvoir" (Martin, 2018).  

Les premiers moments des révoltes vendéennes voient une série de victoires de ceux qu'on appellera les "Blancs", aux sympathies catholiques et royalistes, contre les "Bleus" républicains.  Entre mars et avril 1793, à Machecoul  (Loire-Inférieure), les Blancs exécutent sauvagement ou jettent en prison plus de cent cinquante républicains avant de les juger, de les attacher et de les fusiller en groupe ((Martin, 1993).   

 

machecoul

https://www.persee.fr/docAsPDF/ahrf_0003-4436_1993_num_291_1_1542.pdf

Barère prononce un discours le 1er août 1793, dans le cadre du Décret relatif aux mesures à prendre contre les rebelles de la Vendée, où il s'en prend particulièrement aux  "ennemis de la République",  et annonce avoir pris "des mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle, à faire disparaître leurs repaires, à incendier leurs forêts, à couper leurs récoltes, et à les combattre..." Précisions que le mot race, à cette époque, n'a pas du tout une connotation biologique comme elle l'aura plus tard. D'autre part, le député précise plus loin : "L'humanité ne se plaindra point : les vieillards, les femmes, les enfants seront traités avec les égards exigés par la nature et la société. L'humanité ne se plaindra pas : c'est faire son bien que d'extirper le mal ; c'est être bienfaisant pour la patrie que de punir les rebelles. Qui pourrait demander grâce pour des parricides ?"  Reprenant à peu près les même termes, le texte du décret spécifiera à l'article 8 : "Les femmes, les enfans et les vieillards seront conduits dans l'intérieur. Il sera pourvu à leur subsistance et à leur sûreté, avec tous les égards dus à l'humanité".  Par ailleurs, l'article 14 précise que seuls les " biens des rebelles de la Vendée sont déclarés appartenir à la république". Le terme "loi d'anéantissement de la Vendée" employé  parfois au sujet de ce décret est donc abusif en regard du discours de Barère ou de la loi qui y est attachée. Le terme même  "anéantissement" apparaît seulement sur un tout autre sujet dans le texte de Barère : "...l'anéantissement des droits de la nation."   

 

 Il ne faut pas confondre l'ampleur (Reynald Secher parle de 120.000 morts, Martin de 200.000,  (Martin, 2018)), l'intensité extrême des violences qui ont été commises pendant cette guerre, avec sa nature.  Les échecs connus par les républicains ("les Bleus") pendant plusieurs mois face aux forces catholiques et  royalistes ("les Blancs") profitent aux ennemis politiques des Girondins, les Montagnards, qui dénoncent leur incapacité à gouverner  et cette Vendée cristallise alors la résistance aux révolutionnaires au pouvoir, qui ne doit en aucun cas grossir et se propager, sans compter la menace que pourrait faire peser par exemple l'Angleterre, sur la prise de Nantes, évitée de justesse en juin 1793  (Martin, 2018).   Ainsi," la répression des insurrections de l’Ouest pendant les années 1793-1794 ne peut se comprendre comme le surgissement inédit d’une violence politique spécifiquement révolutionnaire(Hervé, 2011). L'auteur va plus loin encore : "De nombreux auteurs identifient la séquence révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle à une étape décisive d’un processus de modernisation de l’Etat-nation qui serait à l’origine de la multiplication des massacres et des génocides"   (op. cité).   L'historien Howard G. Brown, quant à lui, fait remonter même jusqu'au XVIIe siècle ce tournant autoritaire se manifestant par une grande violence d'état envers les rebellions internes, entre la révolte des Nu-Pieds, en 1639, et celle des Camisards, entre 1702 et 1705  (op. cité).   Là encore, la réflexion historique, cette fois plus large que le conflit lui-même, vient confirmer que "le but proclamé n’est pas d’exterminer des populations en tant que vendéens, mais de détruire des rebelles en tant que « brigands»" qui n'est pas du tout une injure dans ce contexte politique, mais "une qualification juridique, qui autorise la République à leur faire la guerre sans leur reconnaître le statut de belligérants et à les vouer ainsi à une répression pénale « hors la loi », bien que définie par des lois"  (op. cité).  Ainsi, les juridictions d'exception et les décrets qualifiant et discriminant les rebelles (19 mars, 10 mai et 5 juillet 1793) formeront l'arsenal nécessaire pour légitimer une guerre d'extermination contre ces ennemis particuliers de l'Etat.  

Tout un contexte donc, exacerbera de manière extrême les violences et d'horribles exactions sont commises qui sont bien attestées par les historiens.  Un département, en particulier, la Loire-Inférieure (plus tard, Loire-Atlantique), concentre deux terribles phénomènes bien connus de cette guerre de l'automne-hiver 1793-1794 : Les "colonnes infernales" et les fusillades et noyades. En décembre, au Mans ou à Savenay, par exemple, à la fin de la "Virée de Galerne", une campagne militaire de près de 1000 km autour de la Loire, les Bleus massacrent pendant des jours des "civils" qui ne combattent pas en plus des soldats : 

"Carrier, représentant du peuple français près l'armée de l'Ouest,

             Au Comité de salut public,

                                                                      Nantes, 11 décembre 1793 

Aussitôt que la nouvelle de la prise de Noirmoutiers me sera parvenue, j'enverrai sur-le-champ un ordre impératif aux généraux Dutruy et Haxo de mettre à mort, dans tous les pays insurgés, tous les individus de tout sexe qui s'y trouveront indistinctement et d'achever de tout incendier ; car il est bon que vous sachiez que ce sont les femmes qui, avec les prêtres, ont fomenté et soutenu la guerre de la Vendée ; que ce sont elles qui combattent avec les brigands, et qui tuent impitoyablement nos volontaires quand elles en rencontrent quelques uns détachés dans les villages ; c'est une engeance proscrite, ainsi que les paysans, car il n'en est pas un qui n'ait porté les armes contre la République, dont il faut absolument et totalement purger son sol."

 (in "La révolution telle qu'elle est, ou, Correspondance inédite du Comité de Salut Public avec les généraux et les representans du peuple en mission près les armées et dans les départemens pendant les années 1793, 1794 et 1795, Mise en ordre de M. Legros,  p. 420, tome I,  Paris, Mame, 1837 ).

"Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m’avez donnés, j’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré des femmes, qui, au moins pur celles-là, n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé.

 

François-Joseph Westermann (général de brigade, 1751-1794) rapport du 21 décembre 1793 au Comité de Salut Public. 

Les noyades, elles, commencent avant la bataille de Savenay, après des conflits entre groupes républicains, dont certains souhaitent, comme au comité révolutionnaire du 5 novembre 1793, dirigés par Chaux et Goullin, soutenus par une partie de la sans-culotterie nantaise de la compagnie Marat, "l'incarcération de tous les négociants riches et de tous les gens d'esprits que l'opinion désigne comme suspect(Archives départementales de la Loire-Atlantique, 1322, f° 25) :  on voit ici qu'on outrepasse largement le cadre légal qui définit le rebelle et que le simple préjugé peut condamner tel ou tel Vendéen d'un crime passible de mort. Carrier ne parvint à faire la police parmi ses propres troupes et c'est "afin de préserver sa popularité qu’il multiplie les surenchères sanglantes en ordonnant ou laissant faire le 16 novembre la noyade de plusieurs dizaines de prêtres réfractaires", organisée par son bras armé,  l'adjudant général Guillaume Lamberty. Les semaines qui suivent, le même comité  fait massacrer de prisonniers suspects, d'où une deuxième série de noyades  la nuit du 9 décembre 1793 (19 frimaire), avec un autre groupe de prêtres réfractaires et une troisième le 15 décembre, au départ de la prison du Bouffay, où, sous la conduite de  Jean-Jacques Goullin et Michel Moreau-Grandmaison, les "Marat" raflent un peu au hasard 129 prisonniers, qu'ils attacheront deux à deux avec une pierre sur différentes embarcations appelées sapines, galiotes ou autres gabarres, qu'ils feront couler. A la mi-décembre, Carrier fait exécuter sans jugement plusieurs centaines de brigands prisonniers "le plus souvent sous les applaudissements de la foule" et continue jusqu'à la fin de janvier 1794, même après l'arrivée de la commission Bignon, de pratiquer  des "vagues de noyades massives" peut-être en partie pour vider plus vide des prisons devenues de plus en plus insalubres, foyers de toutes les infections, ou encore pour garder le monopole de ce qui était devenu "un instrument de lutte pour le pouvoir"  (Hervé, 2011),

A peu près au moment où cessent les criminelles noyades, le général en chef de l’armée de l’Ouest, Louis-Marie Turreau de Lignières (1756-1816), dit Turreau de Garambouvilles ou plus simplement, Turreau, déploie un autre système de destruction que les contemporains nommeront le plus souvent "guerre infernale", appelé  plus tard  "colonnes infernales", onze colonnes et non douze, comme il l'avait proposé le 25 décembre 1793 au Comité de Salut Public, assure la spécialiste de la question, Anne Rolland-Boulestreau (R-B, 2015), comportant en moyenne 500 à 1000 soldats et qui se confrontent rapidement aux armées insurgées de François Athanase de Charette de La Contrie, dit Charette (1763-1796),  et  Jean-Nicolas Stofflet (1753-1796).  Notons au passage que Turreau ne reçoit d'abord aucune réponse à ce projet soumis au comité de Salut Public, Lazare Carnot se contentant de le réprimander sur différents points le 13 janvier 1794 et de lui demander de se hâter "d'exterminer le dernier des brigands", ce qui nous permet de constater que la rhétorique officielle n'a pas changé, et qu'il ne s'agit toujours pas d'éliminer des hommes et des femmes pour leur appartenance à un peuple quelconque, mais bien parce qu'ils sont toujours compris comme des ennemis de la révolution.  

Pourtant, là encore, il faut établir les faits et s'éloigner à chaque fois que possible de la rumeur, du mythe qui ont tant alimenté et brouillé cet épisode historique. Ainsi, pendant la mission du tant détesté Carrier à Nantes, on est étonné d'apprendre que les tribunaux d'exception, qui ont jugé un peu moins de sept cents personnes entre novembre 1793 et février 1794, ont condamné à mort 28 % d'entre eux et en ont acquitté 43 %  (Hervé, 2011).   Ce résultat est le reflet d'une justice dont les "juges veillent à établir les faits en examinant scrupuleusement les charges qui pèsent sur les accusés, écoutent témoins et accusés conformément à la procédure accusatoire.(Hervé, op. cité).  De même, certains des témoignages des plus horribles ont été probablement inventés, comme ceux qui incriminent  François-Pierre Joseph Amey, qui aurait été coupable d'avoir jeté vivant des femmes et des enfants dans des fours au prétexte que "c'était ainsi que la République voulait faire cuire son pain" : L'historien Alain Gérard avance l'hypothèse (Gérard, 2013)  d'une fabrication de l'historien légitimiste Jacques Crétineau-Joly (1803-1875). Autre horreur, les histoires de  tanneries de peau humaine, que différents historiens ne  prennent pas le soin d'examiner sérieusement et qui, en regard des sources, ont du mal à prendre une épaisseur historique. En 2006, le collectif des Libertés bretonnes réclame de retirer  du Muséum des sciences naturelles de Nantes une peau humaine tannée prise sur un Chouan. Ledit Chouan s'avéra être un Républicain qui, de son vivant, avait demandé à être utile après sa mort en faisant de sa peau tannée un tambour  (Rolland-Boulestreau, 2013 ).  Pour une affaire crédible, à Ponts-de-Cé, d'un chirurgien-soldat prélevant en décembre 1793 des peaux sur des cadavres jetés dans la Loire, Reynald Secher, un des fervents défenseurs de la thèse génocidaire, en brode d'autres, bien plus contestables : "Les pires atrocités sont commises : à Angers ou dans d’autres lieux, on tanne la peau des Vendéens afin d’en faire des culottes de cheval destinées aux officiers supérieurs" (Secher, 1995),  sans appuyer ses affirmations par des sources, affirme Rolland-Boulestreau  (op. cité).  Il se dira aussi dès l'époque des faits qu'on brûlait des cadavres à Clisson pour en obtenir de la graisse. La pratique de dissection de cadavre, d'étude à partir des écorchés, "étaient tout à fait communes à cette époque dans toute l’Europe, qu’il en reste des exemples dans le musée de l’Ecole vétérinaire de Maison-Alfort, exécutés par celui qui en était un grand spécialiste Fragonard (neveu du peintre) et que la collecte de la graisse humaine était également ordinaire dans les hôpitaux où les dissections se réalisaient".  Ces pratiques n'étaient donc pas forcément liées à de macabres et sauvages profanations de cadavre.  

Barèr 

 

août 17 

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

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