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    « Là où les      nÈGRES SONT          MAÎTRES »

                       document annexe : 

     L'esclavage de l'Afrique précoloniale

Atlas catalan, Portulan attribué à Abraham Cresques, 1375. Manuscrit enluminé sur parchemin, 12 demi-feuilles de 64 x 25 cm chacune, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Espagnol 30, folio 6.                                     

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"C'est ici que commence l'Afrique, qui se termine à Alexandrie et Babylone. Elle part d'ici et comprend toute la côte de Barbarie en allant vers Alexandrie, et vers le midi, vers l'Éthiopie et l'Égypte. On trouve dans ce pays beaucoup d'ivoire, à cause de la multitude des éléphants nés dans le pays, qui arrivent ici sur les plages. Tout ce pays est occupé par des gens qui sont enveloppés, de sorte qu'on ne leur voit que les yeux, et ils campent sous des tentes, et chevauchent sur des chameaux. Il y a des animaux qui portent le nom de Lemp [lamt, oryx, NDA], du cuir desquels on fait les bonnes targes [petit bouclier rond, de type médiéval écossais, NDA] ."

 

"Ce seigneur nègre est appelé Mussé Melly, seigneur des nègres de Guinée. Ce roi est le plus riche et le plus illustre seigneur de tout le pays, à cause de la grande abondance d'or qu'on recueille sur ses terres."

                     Introduction

La traite atlantique des esclaves n'aurait été guère possible sans l'appui, la coopération des pouvoirs africains, qui pratiquaient un peu partout l'esclavage, parfois de manière massive, comme de nombreuses sociétés dans le monde entier depuis la préhistoire.  L'esclavage était  connu de l'Afrique avant l'arrivée des Arabes (Meillassoux, 1986) et nous allons le voir, le phénomène est assez largement documenté pour faire dire à l'anthropologue et économiste sénégalais Tidiane N’Diaye "la complicité de certains monarques et leurs auxiliaires africains dans ce commerce criminel est une donnée objective"  (Interview de Phillipe Triay pour France infotv.fr, Portail des Outre-Mer, 7 mai 2015, https://la1ere.francetvinfo.fr/2015/05/07/esclavage-la-complicite-de-monarques-africains-est-une-donnee-objective-selon-l-anthropologue-senegalais-tidiane-n-diaye-253983.html).

De la même manière qu'on ne peut ignorer que nombre de sociétés africaines étaient depuis très longtemps des sociétés esclavagistes, on ne doit pas ignorer le degré de sophistication et de violence que supposait, comme ailleurs encore une fois, la traite intra-africaine. Dans de nombreuses sociétés du continent, on mettait en esclavage des personnes qui avaient perpétré des crimes ou des délits, mais aussi des prisonniers, des captifs de guerres inter-ethniques ou de simples razzias, qui pouvaient être vendus comme de simples marchandises, de la même manière que les métaux ou autres denrées précieuses. On peut aller razzier des esclaves à plus de mille kilomètres de chez soi, les arracher à leur famille et plus la distance les éloigne de leur lieu d'existence, plus aisément s'opèrent les phases de déshumanisation, de dépersonnalisation de l'individu, à qui on ôte tout ce qui, dans les sociétés africaines, constituent alors le socle social d'une personne, à savoir son appartenance à une lignée, son rattachement à une généalogie d'ancêtres, à un nom propre, pour faire de l'individu une propriété impersonnelle, une marchandise comme une autre   (Meillassoux 1975 ; 1986)  :

"Faute d’ancêtres, faute de propriété, faute de nom, l’esclave n’a pas de parole et donc de voix délibérative (...)  Dépourvu de la parole vraie, celle des adultes libres, l’esclave n’émet que des propos domestiques, semblables à ceux des enfants et des femmes." (Memel-Fotê, in Unesco, 2002)

 

Au XIIIe siècle, Les roitelets malinkés  pratiquaient déjà l'esclavage avec les Maures (Musulmans) et les Marka de la boucle du Niger. Soumaoro Kanté (Soumaworo Kanta), le roi forgeron du Sosso proposa au roi du Manding de s'unir contre les Markas (Soninkés) pour mettre fin à la pratique honteuse de l'esclavage, mais, " comme il était forgeron, donc de condition sociale inférieure, les Malinké méprisèrent son offre et furent insultants.(De Ganay, 1984)

De son côté, Soundiata Keïta réussit à constituer une fédération de royaumes appelé empire du Mali (Mandingue,  Malinké) et aurait interdit l'esclavage, dit-on,  par la "charte du Manden" ou "charte de Kouroukan Fouga", en 1236. On ne sait pas grand-chose scientifiquement sur la véracité de cette charte, dont la prétendue et rocambolesque "redécouverte", en 1998, serait une entreprise plutôt fumeuse mêlant chercheurs maliens et guinéens, qui "réussiront à la faire classer au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco au prix d’une falsification historique édifiante."  (Simonis, 2015)

Le roi du Mali Kangou Moussa (Mansa Moussa, Mussé Melly (voir image en exergue), l'homme le plus riche de tous les temps, dit-on, arrive en pèlerinage à la Mecque en 1324 avec une suite de 60.000 hommes et 12.000 esclaves. Même si ces chiffres sont un peu fantaisistes, ils donnent une idée de la magnificence de ce souverain. Il distribue tant de poudre d'or à la population que le cours du métal s'en ressentira pendant de longues années.

Les chroniqueurs arabes  sont les premiers à documenter le sujet au XIVe siècle. Le géographe et encyclopédiste Al-Omari traite des guerres esclavagistes et le grand voyageur arabe Ibn Battûta (1304-1368) évoque dans son très long périple (1325-1353), au travers de sa Rihla (Récit, chronique de voyage), les occupations auxquelles étaient assignés les esclaves du Mali. Les chroniques du Tarikh-el-Fettach et du Tarikh-es-Soudan nous informe quant à elles du développement de l'esclavage dans l'empire du Gao des XVe et XVIe siècles (collectif, dir. Meillassoux, 1975). C'est même le commerce de l'esclavage terrien et militaire qui joua sans doute un rôle décisif dans la formation des  grands ensembles politiques médiévaux africains du Ghana, du Mali, du Fulani, du Songhay, du Kanemetc., dans lequel la traite orientale musulmane va jouer un grand rôle d'entraînement, et selon un des meilleurs historiens sur le sujet, Ralph Austen, ce serait 17 millions de personnes qui seraient tombés aux mains des négriers musulmans entre 650 et 1920, contre 11 millions environ pour la traite atlantique (cf. Ralph Austen, African Economic History , Londres, James Currey, 1987, p. 275.). 

         Al-Omari      :   Ibn Fadl Allāh al-‘Umarī  (1301-1349) est l'auteur d'une encyclopédie d'une vingtaine de volumes, Masâlik al-abṣâr fî mamâlik al-amṣâr, les Voies des regards sur les royaumes dotés de métropoles

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Antonio Pifagetta, Description du Royaume du Congo, gravures de Theodore de Bry, 1591
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Noble et serviteur

"Cannibales" et Amazones : les chroniqueurs occidentaux mêlent parfois une Afrique réelle à une Afrique fantasmée

Guerriers avec arc, flèches, et instruments de musique

Filippo Pigafetta , légat du pape,  Relatione del raeme di congo - et delle - circonvivine contrade ("Description du Royaume du Congo et des contrées environnantes"), 1591 (2e et 3e édition Frankfurt, 1598 et 1624), écrit à partir du récit du marchand  Duarte Lopez, qui passa dix ans dans les royaumes d' Angola et de Congo. 

Gravures des frères Johann (Jean, Ian) Théodore et  Ian Israël de Bry. 

En Afrique de l'Ouest, la plupart des Etats se forment vers le XVe siècle en pays Haoussa, Mossi, à Segou, au Gonja ou encore chez les Akan, par l'action de petits groupes d'aventuriers qui étouffent dans le carcan des sociétés lignagères, et qui "entreprennent de construire de nouvelles formes de domination et d'exploitation." (Terray, 1988), qui pillent, rançonnent les populations vaincues. Les nouveaux monarques rendent justice, maintiennent l'ordre, organisent le sacré, comme dans beaucoup d'autres sociétés antiques, et prélèvent donc des impôts et des tributs. Dans certains endroits, comme en pays Akan, ce sont les esclaves qui sont écrasés de charge (cultivateurs du roi et de ses chefs, mineurs pour extraire l'or, porteurs dans les caravanes, etc.), les paysans ne versant alors qu'un modique tribut mais pouvant être mobilisés en cas de guerre. A Segu (Ségou) , au contraire, les esclaves servent de guerriers au roi pour imposer ses volontés aux villageois par la menace ou par la force. Par ailleurs, certains gouvernants choisissent une politique impérialiste de prédation, et d'autres une voie plus mercantile (Wilks, 1975), où la composition d'une nouvelle "bourgeoisie" presque toujours musulmane,  potentiellement dangereuse pour les dirigeants, les oblige donc à beaucoup de réflexions sur leur statut,  leurs avantages, etc. que le souverain doit leur accorder. 

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Giovanni Antonio Cavazzi, Istorica..., 1687, Fortunato Alamandini, dessins du manuscrit Araldi  planche 25 de 33 aquarelles éditées par Ezio Bassani ,"Un Capuccino nell’Africa Nera del Seicento..." Milano, Quaderni Poro, 1987, n° 4.

 

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Le roi Mansa Moussa se forgeant des outils et des armes avec un forgeron utilisant un soufflet. En retrait, ses conseillers, avec une couronne chrétienne.

Parfois, ce sont des délinquants, ou prétendus tels, dont les rois se débarrassent de manière avantageuse, comme les 12.000 esclaves achetés par an au roi d'Angola par le Portugais Paulo Dias de Novais (dernier quart du XVIe siècle),  petit-fils de l'explorateur Bartolomeu Dias. Pourtant, les missionnaires jésuites s'impatientent que la conquête africaine ne progresse pas assez vite et trouvent notre homme "trop mou et trop lent' (António Brásio, Monumenta Missionária Afričana [M.M.A],  Lisbonne, 1952-1965, Vol. III, p. 145, document de 1576). Parfois, il ne s'agit que de conquête unilatérale, par la violence de la guerre, comme en 1588, où les mêmes Portugais conquièrent par la force une grande partie de l'Angola, où les conquistadores s'emparent non seulement des hommes mais de toutes les richesses possibles du pays : mines de sel (qui fait alors, office de monnaie d'échange), cheptel de boeufs et de moutons, huile de palme, porcs, nattes de raphia utilisés comme couchage, pots, etc., en violation de la charte accordée par la Couronne portugaise au colonisateur (Randless, 1969). Il faut dire que Novais avait renoncé à la paix et avait décidé tout ceci en représailles à l'assassinat de 80 de ses compatriotes et du vol de l'ensemble de leurs marchandises. Au XVIIe siècle, au contraire, entre 1603 et 1628, aucune provocation n'est à l'origine des exactions commises par les gouverneurs de l'Angola, mais là encore, ils ne seraient pas parvenus à leur fin sans une aide d'une tribu africaine appelée Jagas (ou Giachas, qui désignent peut-être les Bijagós), qu'on dit cannibale et nomade, qui envahit le Congo au XVIe siècle. La nature de ce groupe est assez épineuse, mais on apprend que les colonisateurs portugais les embauchent comme "chiens de chasse" pour les aider à capturer des esclaves (M.M.A., Vol. VI, p. 368, document de 1619). 

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"Ann Zingha, reine de Matamba", 

gravure d'Achille-Jacques Jean-Marie Devéria (1800-1857), d'après une lithographie de Jean-François Villain (actif entre 1818 et 1852) 

                      vers 1830 

            (New York Public library)

La célèbre reine Jinga (Ginga, D'zinga, Zingha, Njinga, Nzinga Mbandi, Ana de Souza, 1583-1663), dominant le Ndongo et le Matamba en Angola (de "ngola", chef de bataillon, roi), adopte les coutumes des Jagas et devient célèbre par son ardeur à lutter contre l'envahisseur européen, mais aussi  sa cruauté, où cannibalisme et infanticide auraient été institutionnalisés (Randless, 1969), rapporte le prêtre capucin et confesseur de la reine (convertie au catholicisme en 1658), Giovanni Antonio Cavazzi da Montecuccolo, dans Istorica Descrittione de'tre Regni Congo, Matamba et Angola..., Milan, 1690, Lib. V, par. 112, 1ère éd. Bologne, 1687), manuscrit illustré des toutes premiers dessins d'Européens sur l'Afrique. Elle finira par abandonner nombre de ses terribles pratiques et son souvenir se maintiendra durablement dans les mouvements de résistance d'esclaves fugitifs brésiliens, qui formaient des communautés appelées quilombo, terme repris des kilombos, formations militaires de la reine pour combattre les Portugais. Elle figure sans doute de manière allégorique dans les candomblés, ces religions afro-américaines d'Amérique du Sud, ou encore dans les mouvements de base de la capoeira, art martial afro-brésilien. Elle est aussi devenue une icône gay, en particulier à cause des ses habitudes de travestissement, choisissant des hommes Noirs aux corps les plus beaux possibles pour les habiller en femme pendant qu'elle adoptait des vêtements masculins (Pierre Salmon, "Mémoire de la relation de voyage de M. de Massiac à Angola et à Buenos Aires", In Bulletin des Séances de l'Académie Royale des Sciences ďOutremer, tome VI, fasc. 4, 1960, p. 594).

Giovanni Antonio Cavazzi, Istorica..., 1687, Fortunato Alamandini, dessins du manuscrit Araldi  planche 25 de 33 aquarelles éditées par Ezio Bassani ,"Un Capuccino nell’Africa Nera del Seicento..." Milano, Quaderni Poro, 1987, n° 4.

                                  planche 25,

La reine Nzinga, au Royaume de Matamba, région de Kwanza, Angola. Elle porte une couronne chrétienne, avec sa suite de soldats et de musiciens :  un batteur avec un tambour de guerre, des trompettistes et un porte-étendard. 

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              planche 10,

Nzinga, fumant la pipe au milieu de serviteurs et de servantes et écoutant un joueur de tambour.

              planche 17,

Noble et sa suite, achetant à une marchande du tissu de raphia ou de palme.

              planche 19,

Musiciens avec instrument à vent, balafon et sorte de luth dont la caisse provient d'une calebasse.

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                 planche 23,

Procession avec des porteurs de flèches, coffre d'objets sacrés, de mortier/pilon et un musicien de marimba/balafon,  

                   planche 27,

Nzinga, fumant la pipe et une suite de soldats et de musiciens

                 planche 33,

"prêtre parlant au lion" (1), "jetant un sort" (2), "portant ceinturon avec des reliques et des objets sacrés" (3), des "gants de fer" (4) et "deux cornes à onguent en guise d'amulettes " (5).  

Les forts installés par les Portugais en Angola (Massangano, 1583 ; Muxima, 1599 ; Cambambe, 1604 et  Ambaca, 1611) sont environnés de petits états dépendant du Luanda, à qui les vassaux paient des tributs "en esclaves, en nattes de raphia et en vivre" (Randles, 1969).  Au fur et à mesure, de plus en plus de métissages ont lieu, car il y a  très peu de femmes blanches venues en Afrique (une pour dix hommes et à la fin seulement de la traite seulement). Les Blancs pénètrent peu à dans le sertão (litt. "arrière-pays") angolais (climat, absence de cartes, sécurité,). Ils négocient directement dans les foires (feiras)  ou marchés de la vallée de Kwanza (ou Cuanza : Dondo, Beja, Lucala, Aco, Pugo Andongo, etc.),  avec des commerçants ambulants (funantes, feirante), ils sont   Soso, Hungu, Dembo Ambuela, etc.. 

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En dehors, plus à l'intérieur du pays, ils envoient des agents pombeiros (pumbeiros) et aviados, d'abord noirs, puis de plus en plus de métis, libres ou affranchis (et parfois des esclaves) catégorisés comme dans les pays américains de la traite atlantique, pas sur la couleur de la peau mais plutôt le niveau d'occidentalisation : descalçados (pieds nus), calçados (chaussés) étant seulement chaussés à l'occidentale, moradores ou  colonos  habillés et chaussés à l'occidentale. Il y a aussi des commerçants intégrés au commerce européen, les quimbares, des Africains venus des royaumes de Luanda, Nkoje (Encoje) ou encore du Cassange (Casanje, Kasanje), ou encore des agregados, Africains intégrés à la maisonnée d'un commerçant portugais (Margarido, 1981).

Dans le Golfe de Guinée, sur le territoire actuel du Ghana, différents peuples (Guan, Ga-Andagbe, Akan venus de Côte d'Ivoire) commencent à avoir des échanges commerciaux avec les Européens et leur vendent, en particulier, des esclaves contre des armes à feu (Memel-Fotê, 1993).  Le commerce avec les Européens va entraîner un certain nombre de changements : développement de l'industrie et de l'artisanat (vannerie, vin, huile, orfèvrerie, pirogues, etc.)  mais aussi des services (restauration, transport, crédit, prostitution, interprétariat, démarchage, etc.), avec une croissance des villes et l'émergence d'une classe sociale qui tente de concurrencer l'aristocratie traditionnelle, possédant déjà "des terres, de l'or, des esclaves ou du bétail, qui détenait un pouvoir politique" (Memel-Fotê, 1993). Cette classe brembi se distingue par des habitations en dur et à étage, des vêtements luxueux, de la vaisselle d'argent, possède des bijoux de perle, d'ivoire, d'or ou d'argent, possède de nombreux serviteurs, une milice, une alimentation riche et variée, des instruments de musique (op. cité). Ainsi Jantie Snees (1650-1672), marié dans la famille royale d'Afutu, qui gère un commerce pesant près de  60.000 damba-or entre 1668 et 1672, marié à 40 épouses, possédant cent esclaves, ou le chef traditionnel ohene  John Kabes (1680-1722), correspondant à la Royal African Company (RAC),  dont le salaire s'élevait à 4650 damba-or et qui traitait autant avec les Anglais que les Hollandais. Comme dans d'autres sociétés, la richesse permet d'accéder aux fonctions politiques élevées, ce qui amena par exemple à Ahen Afutu, un brafo  (chef militaire) devenu okyeame,  sorte de premier ministre ou vice-roi. 

       damba-or     :   Mesure de poids valant 0,074 gr ; le taku vaut 0,17 gr et le benda 57,4 gr ou 2 onces   (op. cité)

 

 

Ces métamorphoses sociales ont aussi produit des rites particuliers, comme "la fête de l'homme riche", dont le négociant français Nicolas Villault de Bellefond ou l'humaniste hollandais Olfert Dapper rapportent les premières manifestations au XVIIe siècle. Villault de Bellefond observe ainsi l'awura-yeda qui célèbre le 26 avril 1667 l'anniversaire de la consécration de Jantie Snees, à Cape Coast. 

    Villault de Bellefond     : Relation des costes d'Afrique, appellées Guinée ; avec la description du pays, moeurs et façons de vivre des habitans, des productions de la terre, et des marchandises qu'on en apporte, avec les remarques historiques sur ces costes…, voyage de 1666 et 1667, Paris, D. Thierry, 1669.

     Olfert Dapper (1636-1689), Naukeurige beschrijvinge der Afrikaensche Eylanden, 1668, traduit en français en 1686, Description de l'Afrique contenant les noms, la situation & les confins de toutes ses parties, leurs rivières, leurs villes & leurs habitations, leurs plantes & leurs animaux : les mœurs, les coutumes, la langue, les richesses, la religion & le gouvernement de ses peuples : avec des cartes des États, des provinces & des villes, & des figures en taille-douce, qui représentent les habits & les principales cérémonies des habitants, les plantes & les animaux les moins connus.

Cet ouvrage trans-disciplinaire, d'une démarche scientifique moderne, a été réalisé sur la base d'une nombreuse documentation, sans que l'auteur, semble-t-il, n'ait jamais mis les pieds en Afrique.

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Olfert Dapper, Description de l'Afrique, 1668, gravure de Jacob van Meurs, édition de 1676, Bibliothèque Nationale de France

Vue sur la rivière Lelunda, qui arrose la capitale du Royaume du Congo, Mbanza-Kongo, que les Portugais ont appelé San Salvador.

"Dans le système des économies dirigées qui prédominait dans les sociétés traditionnelles, l'aristocratie ne pouvait tolérer sans contrôle ni risque accumulation indéfinie Une stratégie visant briser le cycle de accumulation était nécessaire pour empêcher l'ambition de la fraction de la population d'origine roturière d'accéder à la classe des compradore. L' institution de la fête de l'homme riche faisait partie de cette stratégie Elle n'est pas seulement ou principalement une fête pour soi une fête socio-économique que s'offrirait celui qui connaît le succès ou la prospérité Elle est aussi et surtout une fête pour l'autre pour les autres une fête célébrée dans le but d'obtenir leur reconnaissance officielle selon l'institution Il s'agit donc véritablement d'une fête socio-politique" (Memel-Fotê, 1993).

Le nouveau riche  d'origine roturière est cependant assimilé plus idéologiquement que réellement par l'aristocratie, qui lui confère sept privilèges :  "la possession et le commerce des esclaves, le commerce universel, la participation au conseil municipal ou d'Etat,  la possession de symboles de haute distinction sociale (tambours, olifants, queue de cheval et d'éléphant, ornements d'or, boucliers, ombrelles), le droit à la fête anniversaire, une indemnité de représentation, l'exemption de l'esclavage ou de la captivité pour lui-même et pour ses enfants"  (Memel-Fotê, 1993).

 

Nous le voyons bien, la ploutocratie africaine, comme partout ailleurs, exerce son pouvoir en utilisant tous les moyens utilisés ailleurs par les élites dominantes, à savoir la force, la violence, la coercition, la ruse, la coopération entre puissants, qu'ils soient européens ou africains, mais aussi, l'assimilation des roturiers riches à la classe des élites, une association entre aristocratie et bourgeoisie, en forme de "promotion idéologique et sociale" (op. cité). On verra donc se former progressivement une bourgeoisie métissée, créolisée, dont  les membres les plus en vue assimileront les cultures européennes en voyageant à l'étranger et en y envoyant leurs fils y faire leur éducation : Et c'est encore une fois de plus un exemple de connivence, d'association entre ploutocrates aux intérêts de formes diverses mais si profondément identiques, puisqu'ils se fondent tous dans la recherche du pouvoir, de la domination et de la richesse. 

"Reputation and great Name amongst their Fellow-Citizens", dira Willem Bosman dans ses "Voyages de Guinée" (A new and accurate description of the coast of Guinea, divided into the Gold, the Slave, and the Ivory Coasts. Containing a geographical, political and natural history of the kingdoms and countries; with a particular account of the rise, progress and present condition of all the European settlements upon that coast; and the just measures for improving the several branches of the Guinea trade, Londres, Knapton, 1705)

Willem Bosman, gravure tirée du "Voyage de Guinée, contenant une description nouvelle & très exacte de cette côte où l'on trouve & où l'on trafique l'or, les dents d'éléphants, & les esclaves",

 Utrecht,  Antoine Schouten, 1705

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Le Cassange et le Matamba, principalement chasseurs d'esclaves après 1650, vont devenir des Etats courtiers, intermédiaires très actifs au XVIIIe siècle entre les Portugais et l'Empire Lunda, qui contrôlent mais aussi rançonnent  le trafic d'esclaves. Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, "les Lundas exportent des esclaves en quantité ; Manuel Correia Leitâo en témoigne lors de sa visite à Cassange en 1755" (Randless, 1969).  Pendant un temps très indépendant, le roi de Cassange ne laissait même pas les Blancs approcher le fleuve Cuango (Kwango, Kongo, Congo), voie majeure du transport des esclaves : 

"Ce Jaga [de Cassange] est puissant et ne permet à aucun Blanc d'approcher les rives du Cuango, ni d'entrer en contact avec les habitants de l'autre partie du fleuve. Il ne leur permet pas non plus de pénétrer sur son territoire, mais il fait du commerce avec eux et leur achète les Noirs au tiers du prix pour lequel il nous les vend"

Gastão Sousa Dias, Os Portugueses em Angola, Lisbonne, 1959

Entre 1740 et 1760 se forme le royaume Yaka  dans la vallée du Kwango,  où la chasse aux esclaves est soutenue, faisant des captifs qui étaient vendus aux Soso, Vili, Zombo, Imbangala, etc., provoquant au fur et à mesure des déplacements importants de population fuyant les Yaka vers le Kwilu voisin, aujourd'hui en République Démocratique du Congo, RDC (Histoire Générale de l'Afrique en 8 volumes, publiée entre 1980 et 1999 par l'UNESCO, Tome V,  L'Afrique du XVIe au XVIIIe siècle). 

En 1624, les Hollandais avaient édifié le premier fort à Annamaboe (Anomabu), sur la Côte de l'Or ( Gold Coast). Les Anglais y évincent les Hollandais en 1679 et en 1750, la Royal African Company  devient la Company of Merchants Trading to Africa (CMTA) et construit  un nouveau fort à quelques kilomètres de là, appelé comme Annamaboe à devenir un grand port de traite, Cape Coast Castle. Les britanniques doivent cependant compter avec les commerçants néerlandais et français (sans parler des Danois ou des Brandebourgeois), et leurs rivalités profitent aux chefs des ethnies Fante de la région, qui font monter les enchères. D'autre part, les guerres que se livraient Ashanti et Fante avaient, depuis le dernier quart du XVIIe siècle, augmenté le volume des captifs, et rendu la traite deux fois plus rentable que le commerce de l'or  (Sparks, 2014).  Randy Sparks a bien montré  l'indépendance des chefs Fante vis-à-vis des Blancs, qui acceptent ou renvoient des agents européens, refusent aux Anglais le monopole du commerce à Annamaboe. Ce ne sont pas les puissances étrangères, mais bien les potentats africains du moment qui décident qui peut être asservi ou non. On voit donc les Blancs, forcés de se soumettre aux bonnes volonté des pouvoirs africains, leur demander audience, et cette soumission est bien sûr mal accepté des Blancs, qui se pensent supérieurs, comme Thomas Melville, gouverneur de Cape Coast Castle en 1753, qui peine à accepter de devoir vivre "là où les Nègres sont maîtres"  (Sparks, 2014).

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Audience d'un dignitaire portugais auprès d'un roi du Congo 

Pigafetta, Relatione... (op.cité)

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Le célèbre chef Fante John Bannishee Corrantee (Eno Baisie Kurentsi ou Kurantsi) est le Cabocere d'Annamaboe de 1730/40 jusqu'à sa mort en 1760.  Son fils Bassy est envoyé à Paris vers 1740, où il fréquente le Collège Louis Le Grand, et l'élite française, et un autre fils, William Ansah, à Londres, où il est accueilli comme un prince à la Chambre des Lords, pour écouter discourir le roi George II, à la Garden Party du duc de Richmond  en 1749, pour célébrer la paix d'Aix la Chapelle, ou encore à la représentation de la pièce Oroonoko écrite par la dramaturge Aphra Behn, la première écrivaine anglaise indépendante, selon Virginia Woolf (A Room of One's Own, "Une chambre à soi", 1929). Oroonoko raconte l'histoire d'un prince africain réduit en esclavage au Surinam, ce qui est arrivé justement à William, aux Antilles, à la Barbade, avant que la CMTA ne fasse tout pour le retrouver et le libérer de ses chaînes, afin d'éviter un conflit important entre les pouvoirs Fante et européens. 

Une des filles de Corrantee épousera l'Anglo-irlandais Richard Brew, un temps gouverneur du fort d'Annamaboe, et leur fils Harry, recevra son éducation en Angleterre, avant de revenir ensuite en Afrique en 1768 pour seconder son père dans ses affaires commerciales, qui le faisait échanger de très gros volumes de marchandises : tissus, armes, outils, mobilier, etc., contre des esclaves  (Sparks, 2014).  La famille créole deviendra une des plus puissantes au  Ghana.   

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      Cabocere     : du portugais caboceiro, "capitaine",  le terme désigne un chef Fante tout à la fois juge, chef politique et militaire, à la tête de milices, les bendefoes.

Beaucoup d'informations sur le sujet sont recueillies un peu avant et pendant la période coloniale occidentale, fin XVIIIe et XIXe siècle, période complexe qui ne sera pas explorée ici. Evoquons simplement les esclaves des sociétés forestières de la Côte d'Ivoire. Ils peuvent être exclus de la reproduction et stérilisés, comme chez les Kwadia ou permettre la perpétuation, le métissage ou l'enrichissement des lignages, en fabriquant ou en commercialisant le sel, l'or, le cola, permettant ainsi aux possédants de s'enrichir mais aussi d'assurer leur gloire, en offrant des présents (Unesco, 2002).  Dans certaines sociétés, la condition d'esclave représente une telle déchéance que leurs morts sont considérés comme des déchets, des "excréments", pour les Guro, qui les abandonnent dans la nature. Un autre asservissement que l'esclavage est connu comme "mise en gage" (pawning), où un maître met un individu sous sa dépendance au service de quelqu'un envers qui il est endetté (Testart; Lécrivain; Karadimas; Govoroff, 2001)  Mais la personne gagée conserve son lignage,  son nom, ses ancêtres, et un certain nombre de libertés sociales, ce qui l'exclut totalement de l'esclavage mais qui le réduit de manière évidente à un asservissement plus ou moins pénible, selon les circonstances. Il reste à ce jour un certain nombre de problèmes d'esclavage dans l'Afrique contemporaine, sujet qui sera évoqué dans un article ultérieur.

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

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MEILLASSOUX Claude. 1975, "L'esclavage en Afrique précoloniale : 17 études présentées par Сlaude  Meillassoux ", (Paris, Maspéro 

MEILLASSOUX, Claude., 1986, Anthropologie de l'esclavage, Le ventre de fer et d'argent, . Paris,. PUF, Coll.ection Quadrige.

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MEMEL-FOTÊ Harris, 2002, "Culture et nature dans les représentations africaines de l’esclavage et de la traite négrière. Cas des sociétés lignagères", in Unesco, 2002

RANDLES William Graham Lister, 1969, "De la traite à la colonisation : les Portugais en Angola. In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 24ᵉ année, N. 2, 1969. pp. 289-304;  https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1969_num_24_2_422054

SIMONIS Francis, 2015,  « L’Empire du Mali d’hier à aujourd’hui », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [ 128 | 2015,

http://journals.openedition.org/chrhc/4561

SPARKS Randy J, 2014, Where the Negroes Are Masters: An African Port in the Era of the Slave Trade, Harvard  University Press.

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TESTART Alain, L'ECRIVAIN Valérie, KARADIMAS Dimitri,  GOVOROFF Nicolas, 2001, "Prix de la fiancée et esclavage pour dettes", Études rurales 159-160 | 2001,

http://journals.openedition.org/etudesrurales/67

UNESCO, 2002, "Déraison, esclavage et droitLes fondements idéologiques et juridiques de la traite négrière et de l’esclavage", ouvrage collectif dirigé par Isabel Castro Henriques et Louis Sala-Molins, dans  Mémoire des peuples | ÉDITIONS UNESCO